VII – Life is a fucking bitch

CHAPITRE 2 : L’EVEIL

Où la Tribu est détruite, les villageois exécutés ou capturés.

Où Phoebos et Kharn sont les seuls survivants, et partent vers le Nord sous Lune Morne.

Où l’Enfant croise, une première fois, la route d’un être de noirceur.

Où les deux frères rencontrent Garulo, qui devient leur tout premier compagnon.

Où l’Eveil de l’Enfant a enfin lieu une nuit de Morte-Lune, tissant la trame obscure du destin.

 

« Cette première course vers le Nord reste toujours floue dans mon esprit.

Je me souviens surtout que nous avons marché longtemps, sans répit, guidés par Lune Morne.

Evènement heureux, nous avons sauvé une vie et nous sommes fait un ami, le tout premier.

En atteignant le Rempart, Morte-Lune a ouvert mon esprit de ses griffes ténébreuses. »

 

VII – Life is a fucking bitch ¥¥

 

Les craintes de l’Ancien se réalisent malheureusement plus tôt que prévu, alors que Phoebos a six ans et demi, et Kharn cinq et demi. Une froide nuit de Lune Morne, annonciatrice de malheurs, Grand-Père apprend avec regret à l’Enfant qu’il ne pourrait pas venir le voir ce jour-là, pendant le sommeil de la Tribu. L’Ancien doit parler longuement avec Lune, leur déesse et protectrice.

La nuit suivante, les deux frères jouent dans la Lande Foudroyée, non loin du village. L’Eclipse de Blanche-Lune n’est pas si lointaine et pourtant, en pleine saison froide, la neige a déjà complètement fondu. Les chasseurs leur font signe, sur le chemin du retour, chargés de nourriture.

Le temps passe. Les deux frères sont tellement absorbés par leur quête imaginaire que même Phoebos, malgré son ouïe développée, ne prête pas attention au ronflement léger – mais étrange – qui s’approche du village du côté opposé au leur. Ils se sont glissés dans la peau et l’armure de chevaliers légendaires, qui luttent héroïquement contre des démons aussi terribles qu’invisibles. Le ronflement cesse bientôt, et les minutes s’écoulent sans que rien ne vienne troubler leur jeu et leurs rires.

Soudain l’Enfant s’effondre sur le sol, en se tenant le crâne comme si celui-ci allait éclater. Son esprit est assailli par un flash des plus désagréables. L’horreur le submerge sans qu’il ne puisse rien faire.

Phoebos voit le village s’embraser. Les membres de la Tribu courent dans toutes les directions, en poussant des cris atroces. Certains s’effondrent dans une explosion de chair et de sang, fauchés par une force invisible. Des hommes s’avancent, que l’Enfant ne connaît pas. Ils sont vêtus de manière inhabituelle, le visage caché par un casque à visière. Ils portent d’étranges bâtons noirs rugissant comme le tonnerre, crachant le feu et la foudre. Leurs premières envies de meurtre satisfaites, les envahisseurs arrêtent le massacre, mais continuent à traquer hommes, femmes et enfants. Ils les frappent avec une violence inouïe, tour à tour tombent inconscients tous les membres de la Tribu qui se dressent sur leur route. Pour l’instant, ils semblent épargner les plus jeunes.

Les chasseurs finissent par riposter avec leurs arcs et leurs lances. Rek blesse l’un des assaillants au bras, lui arrachant un cri de douleur et de surprise mêlées. Elys est plus chanceuse, et sa flèche se plante dans la gorge d’un homme, entre son casque et son plastron. La riposte est impitoyable, les chasseurs n’ont aucune chance contre les armes plus élaborées de leurs agresseurs. Les bâtons de malheur abattent tous ceux qui offrent une trop forte résistance.

Puis dans une scène d’horreur totale, les envahisseurs tournent leurs armes contre les nouveau-nés, ainsi que contre les enfants les plus jeunes, qui pleurent et qui supplient, les mains tendues en signe d’impuissance. Mais les armes crachent la mort, le sang des innocents gicle et se mêle à la poussière, les assaillants sont sans pitié. Devant ce spectacle abominable, les rares villageois encore conscients à ce stade hurlent comme des hystériques, avant d’être assommés ou abattus à leur tour.

Phoebos voit tout, directement dans son esprit.

L’Ancien est projeté au sol en dehors de sa hutte, avec quelques enfants qu’il essayait de protéger. Le vieil homme est traîné par les cheveux jusqu’au centre du village. Les enfants sont assommés ou mis à mort, en fonction de leur âge. Les agresseurs semblent vouloir faire des prisonniers, mais dans quel but ?…

Dans sa transe, Phoebos croise les yeux de son mentor et ami, emplis de souffrance et de désespoir. L’Enfant ouvre brusquement les paupières. Il reprend ses esprits, en réaction au puissant message mental envoyé par son Grand-Père :

« Reste à l’écart, Phoebos. Ne tente pas d’action irréfléchie. Si tu cherches à nous aider, toi aussi tu mourras. Tu dois veiller sur ton frère. Et surtout tu dois vivre pour accomplir ton destin. »

Phoebos ne peut retenir ses larmes plus longtemps, avec la sensation de se noyer dans un océan de désespoir. Le sang coule sur ses joues, puis dans la poussière du sol sur lequel il est toujours allongé. L’Enfant serre les poings, puis les frappe à terre de rage et d’impuissance. Kharn lui jette un regard plein d’inquiétude. Enfin il paraît comprendre à son tour que quelque chose ne va pas, et les larmes lui viennent également aux yeux.

« Le village, Kharn. Il est attaqué… Mais nous ne devons pas y aller, tu comprends ? »

Non, le colosse ne comprend pas. Ce qu’il lit sur les lèvres et dans le regard de Phoebos, il ne peut pas l’admettre. Sa Tribu, sa famille, son frère, c’est tout ce qu’il a. Malgré son jeune âge, il est prêt à tout pour défendre ce qui compte à ses yeux. Il se lève, trépigne, agite son bâton, pour montrer sa volonté de s’élancer au secours des siens.

« Kharn, attends ! S’il te plaît… Grand-Père a dit que nous devions attendre. Nous allons obéir et trouver une cachette. Essaie de te calmer… »

Se calmer, alors que tous ceux qu’ils aiment sont en train de mourir ? Au moment même où il les prononce, en séchant ses larmes écarlates, Phoebos sait que ses mots sonnent creux. Mais Kharn arrête de s’agiter, penaud, pour fixer le sol d’un air grave.

Les deux frères se cachent à l’ombre d’un tas de rochers. Le cœur lourd, ils tombent dans les bras l’un de l’autre. Kharn couvre Phoebos de ses grands bras musclés. Alors ils laissent de nouveau éclater leur chagrin.

 

L’Enfant entend le grondement des machines qui repartent. Prudents, les deux frères restent encore une bonne partie de la nuit allongés au milieu des pierres et des plantes, pleurant en silence. Une petite tempête s’est levée, qui souffle la poussière de la Lande Foudroyée. Quand ils se sentent assez forts, ils se lèvent et rentrent lentement au village, le cœur toujours gonflé de tristesse.

De loin Phoebos et Kharn voient les volutes de fumée s’élever vers le ciel, par-dessus la barricade brisée en de nombreux endroits. Ses poteaux de bois gisent sur le sol, comme renversés par de puissants coups de béliers. En passant la barricade, ils voient les habitations noircies par les flammes, en grandes parties réduites en cendre. Le vent et la fumée balaient le village.

Ils voient des corps. Couchés sur le sol, dans des positions diverses. Baignant dans leur sang. Des crânes fracassés. De la cervelle répandue dans la poussière. Des membres arrachés. Ils voient les corps mutilés des chasseurs, et de tous ceux qui ont essayé de résister aux assaillants.

Mais surtout, ils voient les corps sans vie d’Yvom et Théoris. Allongés l’un sur l’autre. Le grand frère tenant le petit frère dans ses bras.

Et l’Ancien crucifié.

Les profanateurs l’ont monté sur un croix, nu au centre du village. Sa robe déchirée a volé un peu plus loin, soufflée par le vent. De longues pointes de métal sont enfoncées dans les paumes de ses mains, le maintenant cloué contre le bois sombre. Un râle plein d’espoir s’élève, couvert par le grondement sourd de la tempête. Il est encore en vie.

Kharn et Phoebos s’approchent de lui, et le décroche dans la douleur. Puis ils s’agenouillent près de lui, les larmes aux yeux. Les siens sont restés vides et secs, même sous la torture. Des plaies béantes lui parcourent le corps. Grand-Père essaie de dire quelque chose. Mais il ne réussit qu’à tousser, ce qui lui fait trembler le corps, les mains, et amplifie sa torture. Il crache un petit filet de sang, qui lui reste collé sur le menton.

« Grand-Père… Ne meurs pas… Je t’en supplie… »

« P…p…phoe…bos… K…kha…rn… » réussit-il enfin à prononcer, de manière hachée, chaque mot le faisant souffrir atrocement.

« V…vous… dev…vez… partir… Trou… ver… Les…Cités… des…Hommes… Au nord… Sui…vez… Lu…Lune … Al…lez…voir…le… Grand…Arb..bre…»

Puis il expire, sans doute en adressant une dernière prière à Lune qu’il a tant aimée. Les deux frères restent un moment prostrés sur le sol, incapables de se lever au milieu de ce charnier, ce bain de sang dans lequel gisent tant d’êtres qui leur étaient chers. Leur souffrance est infinie, le goût de la mort emplit leur bouche, l’odeur de la mort sature leurs narines, leur cœur saigne et le néant envahi leur esprit. La fatigue, mêlée de larmes, les terrasse.

 

Lorsque Phoebos et Kharn rouvrent leurs yeux rougis, Lune Morne est déjà haute dans le ciel. La tempête est retombée… ou n’a jamais eu lieu ? Un instant ils se demandent si tout cela n’était pas qu’un affreux cauchemar. Mais alors que leurs sens s’éveillent à leur tour, ils réalisent qu’ils sont toujours au beau milieu du village dévasté. Kharn se relève brusquement et vomit toutes ses tripes. Dans sa bouche la bile a le goût de la mort.

L’odeur est encore plus insoutenable que cette nuit, car les corps ont commencé à pourrir désormais, sous l’assaut des insectes radioactifs. Normalement il faudrait plus de temps pour que les cadavres se décomposent, mais il y a plus de mouches et autres parasites dans la Lande.

Le silence qui règne sur la Lande Foudroyée a quelque chose de morbide, et la teinte grisâtre de Lune ajoute au malaise ambiant. Phoebos vomit à son tour, la tête emplie de la vision du massacre et des derniers mots de l’Ancien.

Puis il se force à faire le tour des cadavres. Il repasse devant Yvom et Théoris, ses deux frères. Les chasseurs. Les voisins. Les amis. La Tribu est décimée.

L’obscurité de la veille lui a empêché de remarquer quelque chose, qui rallume une lueur d’espoir dans son cœur. Il reste des survivants. Tous les membres de la Tribu ne sont pas morts. Les cadavres sont surtout des hommes.

Ania. Peut-être leur mère est elle encore en vie ? Leurs sœurs Seleen, Paula, Katsin, Mione ?

Kharn sanglote de nouveau. Phoebos lui fait un câlin.

« Kharn… On ne doit pas rester là. Cela ne changera rien… Il faut aller voir le Grand Arbre, Grand-Père l’a dit… Prenons ce qui pourra nous être utile, et allons-nous en… »

Phoebos n’ose plus poser le regard sur les cadavres épars. Sa mémoire a déjà enregistré les visages morts, de ceux avec qui il a toujours vécu.

Il se dirige vers la hutte de l’Ancien, désormais réduite en cendres. Les livres merveilleux sont partis en fumée. Le mélange d’herbes brûlées et potions renversées dégagent des senteurs entêtantes empreintes de magie. Au milieu du bois charbonneux, il retrouve les pendentifs ornés de gemmes brillantes, encore brûlants, que ce dernier portait lors des cérémonies. En souvenir de la Tribu… Il les passe autour du cou, avec le dernier collier de coquillages que lui a fabriqué sa mère bien-aimée, Ania. Puis il essuie ses mains couvertes de cendre sur sa tunique de peau.

Les deux frères ne trouvent pas grand chose d’autre à récupérer dans le village, nourriture ou vêtements. Tout est partit en cendre avec les huttes. Dans le jardin saccagé, ils prennent tout de même quelques fruits et racines pour se nourrir immédiatement. Ils mettent la main sur une gourde d’eau, puisée à la Rivière. Phoebos ramasse un arc et un carquois empli de flèches, et s’empare de la lance du chef des chasseurs, Brama. Tombée à côté de la dépouille du chasseur, elle lui revient maintenant. Même si elle est un peu longue pour lui, et qu’il ne mérite pas vraiment le titre de chef, il ne peut abandonner cet héritage du passé. L’Enfant observe les ornements que chaque porteur y a gravés avec patience, et la lame de silex toujours bien affûtée. Pour chasser, pour se nourrir. Pour se défendre en cas de besoin. De son côté, Kharn emporte avec lui la grosse branche d’arbre qui lui servait d’arme imaginaire pendant leurs jeux.

A l’aide d’un voile récupéré dans sa hutte, Phoebos couvre la dépouille de l’Ancien. Il ne sait plus que dire, ni quel cérémonial effectuer en cette tragique occasion.

« Kharn. Dis adieu à Grand-Père… Yvom, Théoris… Et tous les autres… »

Le colosse fait un signe innocent de la main. Il affiche un air triste. Phoebos essaie d’afficher un air déterminé. Mais déterminé à quoi ?

Les deux frères passent les portes du village pour la dernière fois. Le cœur lourd, empli de douleur et d’amertume. Une unique larme de sang roule sur la joue gauche de Phoebos. Sans plus attendre, sans un regard en arrière, ils prennent la direction du Grand Arbre.

 

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