VI – L’enfance de Phoebos

VI – L’enfance de Phoebos

 

Phoebos grandit au sein de la Tribu, dans la Lande Foudroyée, hostile et radioactive. Les années passent, et chaque Lune d’Amour marque l’anniversaire de sa « naissance » et de son entrée dans la paisible communauté. Des années merveilleuses, mais qui ne sont pas de celles que l’Histoire retiendra.

C’est un Enfant presque comme les autres, qui aime jouer, apprendre, et ressentir l’affection de son entourage. Cependant, il fait preuve très tôt d’une intelligence peu commune. Il écoute les leçons avec une grande attention et comprend beaucoup plus vite que ses camarades lorsque l’Ancien leur fait la classe. Rapidement, il assimile toutes les notions théoriques de survie et ne perd pas une occasion de les mettre en pratique. Du fait de sa grande curiosité, couplée à sa mémoire prodigieuse, à cinq ans il connaît déjà tous les animaux et toutes les plantes des environs. Il sait où les trouver, quelles sont leurs particularités, et leurs dangers mortels.

Mais assurément, sa préférence absolue est pour les histoires. Lorsque l’Ancien, au coin du feu, leur conte quelque acte de bravoure, récit de chasse, fait guerrier, ou tout autre événement ayant affecté les précédentes générations de la Tribu, une intense lueur de plaisir brille dans ses yeux dorés. Les contes de fées l’émerveillent plus que tout, tant il aime s’évader et explorer par l’esprit de nouveaux horizons. L’Ancien l’a remarqué : cet Enfant possède une imagination débordante, contrairement à la plupart des autres membres du clan, plus préoccupés par les choses matérielles et triviales. Plus primitifs, plus dociles. Effrayés à juste titre par les limites du petit monde connu par la Tribu.

En plus de son intelligence supérieure, les performances physiques de Phoebos sont bien meilleures que la moyenne. Lors des cours d’éducation physique prodigués par les chasseurs, sous la surveillance de l’Ancien, il fait preuve d’une endurance et d’une agilité hors normes malgré son jeune âge. La course et les autres exercices destinés à améliorer les chances de survie des enfants de la Tribu ne sont pas une corvée pour lui, mais une occasion de repousser ses limites, chose qu’il semble apprécier tout particulièrement. Au tir à l’arc, usant du modèle court réservé aux plus jeunes, il est capable de rivaliser en habilité avec les meilleurs chasseurs. Les autres armes primitives en usage dans la Tribu n’ont aucun secret pour lui. Tout cela provoque des réactions contrastées d’admiration et de jalousie parmi les hommes et les autres enfants. Mais une grande fierté grandit dans le cœur de ses parents adoptifs, Varn et Ania, et c’est la seule chose qui compte à ses yeux.

Le développement extraordinaire des cinq sens de Phoebos n’est pas non plus étranger à sa réussite. Son goût des aliments est plus raffiné que la normale, et il savoure chaque viande, chaque fleur, chaque liqueur portée à ses lèvres. Il reste parfois des heures immobile, en particulier les jours où le sommeil ne vient pas, l’ouïe et l’odorat en éveil, attentif aux sensations nées de l’écosystème bouillonnant de vie de la Lande Foudroyée. Son toucher sensible le rend très délicat et habile avec le moindre objet qu’il manipule. Et surtout, de ses yeux dorés à la vue perçante, il aime contempler l’horizon et s’imaginer l’univers mystérieux qui s’étend au-delà, inaccessible.

En apparence, Phoebos rayonne de bonheur, appréciant le moindre instant, le moindre petit plaisir de la vie. Chaque nuit lui est donnée comme une éternité pour être heureux.

L’Ancien prend grand plaisir à observer ses progrès, et il s’efforce de ne pas laisser trop transparaître l’amour qu’il porte à ce joyau de la Tribu. Mais qui mieux que son Grand-Père, plein de sagesse et d’amour à transmettre, peut apprécier et accompagner le développement cet enfant précoce ?

L’ultime don procuré par sa naissance se vérifiera bien plus tard. Pour accomplir sa destinée, il lui faudra résister aux innombrables dangers de cette terre irradiée, et vivre plus longtemps que la quarantaine d’années habituelles pour ceux qui sont nés sur ce sol maudit.

 

Ania accouche de Kharn un an environ après l’arrivée de Phoebos dans la Tribu. Cette nuit là sa souffrance est particulièrement intense, et l’Ancien lui annonce que cet enfant serait son dernier. La masse prodigieuse de Kharn est expulsée violemment du paradis originel, déchirant profondément les chairs de sa mère. L’Ancien et Ania ne le réaliseront que quelques temps après, mais le système auditif du nouveau-né est déformé et le fait souffrir d’une surdité profonde.

 

Varn meure peu avant les cinq ans de Phoebos, dans son sommeil, un jour de Lune Harmonie. La nuit précédente, ressentant une intense fatigue, il embrasse Ania puis se retire dans leur hutte, peu après le repas et la prière du crépuscule, sans prendre la peine d’écouter l’histoire contée par l’Ancien près du feu. Il se couche tôt et s’endort vite, pour ne jamais se réveiller. La Tribu le met en terre dans le domaine du Grand Arbre, comme cela est l’usage depuis la nuit où Phoebos est tombé du ciel, la nuit où Hanri est mort foudroyé par le Chupika. La matière de Varn s’en retourne à la poussière de Tenebrae d’où elle vient, son âme rejoint celles de ses ancêtres au royaume merveilleux de Mère Lune. Par la suite, Brama prend la direction des chasseurs. La vie continue.

Mais Phoebos verse de nombreuses larmes cette nuit là, en se cachant de ses semblables. Car lorsqu’il se laisse aller à pleurer, ce sont toujours des larmes de sang qui lui coulent sur le visage. Seuls l’Ancien, sa mère Ania et son petit frère Kharn sont au courant, et cela lui convient parfaitement. Sous son apparence tranquille et heureuse, l’Enfant souffre en silence d’un sentiment permanent de mélancolie, un mal-être morbide, qui prend sa source dans les rêves étranges qui hantent son sommeil, toujours plus terribles au fur et à mesure qu’il prend de l’âge.

 

Caprices de la génétique, à cinq ans Kharn mesure déjà deux mètres de hauteur pour une masse de quatre-vingt kilogrammes, mais n’a toujours prononcé aucune parole. Le fait d’être sourd n’empêche pas l’apprentissage du langage, mais l’enfant ne semble pas réceptif aux tentatives de l’Ancien. Il parvient à lire les expressions du visage et les gestes de ses interlocuteurs, et préfère répondre de la même manière, ou par des grognements. En plus de sa surdité, il semble souffrir d’une forme d’autisme légère, freinant son développement intellectuel et social. Malgré sa sagesse et ses pouvoirs, l’Ancien a fini par reconnaître son impuissance. Kharn est un colosse bâti tout en muscle, un simple d’esprit à la morphologie remarquablement généreuse, abritant un cœur d’enfant dans un corps de géant.

Dès leur plus jeune âge, Kharn et Phoebos deviennent vite inséparables. Ils sont liés par leur naissance et leurs différences, élevés ensemble, et deviennent les meilleurs frères du monde. La compagnie de Kharn permet à Phoebos d’oublier les idées noires qui le rongent, des pensées vraiment très sombres, teintées de mort et de douleur. Aux côtés de son frère ces pulsions morbides s’effacent plus facilement, et il redevient l’Enfant innocent et souriant qui comble le cœur d’Ania.

Comme tous les jeunes du village les deux frères aiment les bagarres et les simulacres de chasse au Gorak, et jamais les autres enfants n’ont cherché à écarter Phoebos et Kharn de leurs jeux. Mais inconsciemment leurs regards renvoient aux deux frères un sentiment de crainte, qui marque leurs différences et creuse le fossé qui les sépare. L’Enfant est surtout peiné par les jugements qui pèsent sur son frère du fait de son étrange cadeau de la nature, car lui sait que sa bêtise apparente cache un cœur en or.

Les deux frères se sont donc construit leur propre jardin secret, qu’ils partagent peu avec les autres villageois. Parfois ils invitent leur grand frère Théoris à les suivre, mais ces occasions restent rares. Phoebos apprécie à sa juste valeur la simplicité de Kharn, son insouciance et sa fragilité cachée. Kharn adore son « petit grand-frère » qui lui porte tant d’attention, lui donne tant de tendresse, et le guide patiemment sur le chemin de la vie.

Leur jeu préféré est celui des aventuriers-explorateurs, qui les occupe souvent pendant de longues après-midi. Ils s’imaginent partir loin du village, découvrant de nouveaux horizons, de nouvelles créatures. Armés de simples bâtons, ils pourfendent les monstres gigantesques qui peuplent leur imagination :

« Regarde Kharn, un Dragon-Cyclope, il nous crache des éclairs de feu ! Vite, attaquons-le ! Il ne peut rien contre nos épées de cristal lunaire ! »

Parfois il leur arrive de manquer le repas du crépuscule, et même de se laisser surprendre par le coucher de Lune, avant de rejoindre le village. C’est une Ania morte d’inquiétude qui les gronde et les couvre de baisers à leur retour. Ils se blottissent alors contre leur mère adorée, à la peau si douce, au parfum enchanteur, et sont vite pardonnés. Avec les coquillages nacrés qu’ils lui rapportent, elle leur fait des colliers.

 

Toutes ces années, l’Ancien joue un rôle essentiel dans l’éducation de Phoebos. Souvent, lorsque Lune a disparu et que tout le monde dort, l’Enfant quitte en cachette la hutte familiale pour se glisser dans celle de son Grand-Père. Tous deux ne souffrent aucunement de quelques heures de sommeil en moins, qu’ils mettent à profit pour discuter et apprendre l’un de l’autre. Phoebos questionne l’Ancien sur la Lande Foudroyée, sur le monde extérieur au-delà du Rempart, sur toute chose qui lui vient à l’esprit. Jamais sa soif de connaissance n’est apaisée. Il aime particulièrement que le vieil homme lui montre quelques tours de magie, comme allumer une bougie, guérir un petit animal, ou déplacer des objets peu volumineux, par la seule force de la volonté.

Phoebos sait qu’il est différent. Son Grand-Père lui a maintes fois raconté la nuit de son arrivée dans la Tribu… La découverte de cet Enfant de Lune tombé du ciel, au pied du Grand Arbre… Un « miracle » selon l’Ancien, seule explication au mystère de ses origines… Il a beau retourné la question dans sa tête, elle reste sans réponse. Aussi a-t-il décidé de ne plus y songer et de se comporter simplement comme un membre de la Tribu, comme les autres. Avec, malgré ses particularités physiques, son immense amour des siens.

Certaines discussions marquent profondément la mémoire de Phoebos.

Une fois, l’Enfant ose poser cette question qui lui brûle les lèvres depuis longtemps. Comme des dizaines d’enfants avant lui, il demande :

« Grand-Père, tes yeux… Pourquoi sont-ils comme ça ? Comment fais-tu pour voir le monde ? »

« Ecoute mon Enfant, et souviens toi toujours de ces paroles : on ne voit bien qu’avec le cœur, l’essentiel est invisible pour les yeux. »

« Et… mes yeux… Ils sont comme les tiens ? Ils ne sont pas comme ceux des autres, je le sais. Pourquoi sont-ils différents ? »

« Ils sont différents, car tu es différent. Mais tes yeux sont bien vivants, contrairement aux miens. Apprends à voir avec le cœur, et tu ne seras jamais aveugle. »

L’Enfant reste silencieux quelques instants, tandis que les mots se gravent en lui. Très vite une nouvelle question lui trotte dans la tête :

« Ces tours… Cette magie… Pourquoi tu ne l’apprends pas à tout le monde, Grand-Père ? Aux autres membres de la Tribu ? »

« Je te l’ai déjà expliqué Phoebos, tu n’es pas un enfant comme les autres. Je sais que tu souffres de cette différence, mais une nuit tu comprendras. Je ne peux t’en révéler plus. Ton destin doit t’appartenir »

Phoebos fronce les sourcils, et médite les dernières paroles de l’Ancien. Puis il pense que quand il sera seul avec son frère, il lui montrera volontiers quelques nouveaux tours. Il sait que cela plongera Kharn dans un profond émerveillement, et qu’un sourire béat viendra illuminer son visage.

Ces instants privilégiés entre Phoebos et l’Ancien font grandir l’amour qu’ils se portent l’un à l’autre. Mais si l’Enfant semble avoir hâte de mettre toutes ses connaissances en pratique, le vieil homme redoute le moment fatidique où Phoebos se retrouvera vraiment face au monde, face à son destin…

 

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