III – Le Grand Arbre

III – Le Grand Arbre

 

Lune s’est encore rapprochée de son point le plus haut au milieu de la voûte céleste, lorsqu’une intense lumière blanche les surprend tous.

Varn, Koon et Rek baissent les yeux, au moment où le ciel entier s’illumine dans un flash aveuglant. Quelques secondes après retentit un effroyable roulement de tonnerre. Les trois chasseurs rouvrent les yeux, pour voir une intense traînée bleutée traverser lentement les cieux en direction du sol de Tenebrae. A l’endroit où la flèche de lumière est apparue, des éclairs dorés jaillissent des nuages d’Oreanos. Les hommes suivent la flèche bleutée du regard, pour finalement la voir s’abattre au beau milieu du domaine du Grand Arbre. Au moment où elle touche le sol, une nouvelle illumination recouvre tout.

Irrémédiablement les chasseurs se trouvent attirés dans cette direction. Ils ressentent un appel mystique qui résonne au plus profond de leur être, de leur cœur, de leur crâne. Oubliant toute autre priorité, ils accourent vers le domaine. Ils sentent que rien ne peut leur arriver et, effectivement, comme par miracle, aucun obstacle ne vient entraver leur progression.

Varn, son fils Hanri sur le dos, arrive le premier à la haie de ronce.

Alors se produit une chose que jamais auparavant les chasseurs n’ont pu observer. Non seulement la haie s’ouvre à leur approche, mais en plus de longues excroissances végétales se dressent tout autour de l’ouverture, des tentacules de ronces qui s’agitent et les invitent à entrer.

Sous le charme, les chasseurs s’élancent à travers le domaine, dans le but d’atteindre le Grand Arbre lui-même, et de découvrir ce qui est tombé à ses pieds. Leurs pas sont légers, comme dans un rêve. Ils gambadent à travers les champs de fleurs, croisent de nombreux groupes d’herbivores, espèces mutantes uniques, propres à ces terres étranges. Mais les créatures ne sont aucunement effrayées. Au contraire, toutes semblent également converger vers l’Arbre, ressentant son appel.

 

Le petit lapinou sautille dans les hautes herbes. Son pelage blanc angora accroche la rosée et le pollen des fleurs. Ses frères et sœurs, cousins et cousines, sautillent près de lui, tous dans la même direction. Vers l’Arbre, le merveilleux Grand-Arbre. Vers cette lumière extraordinaire qui les a tirés de la sieste, bien méritée après le festin de pissenlits qu’ils se sont envoyé ce minuit.

La coulévireuse plane au raz de l’océan de verdure, et dépasse le petit lapinou. Elle ondule dans l’air avec sa grâce habituelle, portée par le glissement de ses écailles sur la végétation et la douce brise. Son corps sinueux, aérodynamique, gonflé de gaz porteur qu’elle relâche sélectivement par son rectum configuré en tuyère, lui permet d’avancer à bonne allure vers l’Arbre, et la lumière.

Le scorpute rampe sur les berges de la Rivère, avide de satisfaire sa curiosité. Rien d’autre n’a plus d’importance. Il en oublie même la faim. Il en oublie même ses instincts les plus primaux, comme de piquer la rainette qui lui retombe sur le dos, par inadvertance. La rainette repart sans qu’il lui ait injecté son poison laxatif – mais non létal. Les animaux du domaine progressent ensemble, sans animosité aucune, dans un joyeux bordel.

La biche zébrée dépasse le scorpute et la rainette d’un bond, avant d’enchaîner sur un nouveau bond de six mètres de hauteur. Elle prend appui sur un vieux rocher, qui s’avère être une très vieille tortue pierreuse, et rebondit dans les airs. La biche manque retomber au beau milieu d’une trainée de marcassins, qu’elle évite de peu en écartant les pattes, puis bondit de nouveau, et encore, et encore.

La mère sanglier n’a même pas remarqué qu’un de ses petits a failli se faire écrabouiller par une biche maladroite – ou du moins servir de tremplin à cette sauteuse indélicate. Elle ne remarque pas plus le scorpute, cette sale petite vermine qui s’amuse parfois à piquer juste pour le plaisir, passer près d’elle et ses petits. Elle ne remarque pas mieux la coulévireuse qui glisse dans l’herbe à fière allure, la frôle et lui pète au groin, bien involontairement. Car comme tous les animaux du domaine, Maman Sanglier avance, hypnotisée, vers l’Arbre et la lumière.

 

Jamais les chasseurs ne se sont approchés aussi près du Grand Arbre. Son immensité le rend à la fois majestueux et terrifiant. Le Grand Arbre est un chêne démesuré, dont le tronc parfaitement droit atteint au niveau du sol un diamètre de plus de cinquante mètres. Il s’élève en direction des cieux, pour s’épanouir en une multitude de branches couvertes d’un feuillage dense, jusqu’à une hauteur de près de huit cent mètres, plongeant les alentours dans une semi-pénombre apaisante. Ses racines s’enfoncent sans doute dans le sol à une profondeur équivalente, courant sous la totalité de son domaine, et peut-être même au delà. A sa base ombragée ont poussé une infinité de fleurs multicolores, toutes plus belles les unes que les autres.

A quelques mètres du tronc, au milieu des fleurs, irradie la lumière bleue que Varn et ses deux acolytes ont aperçue auparavant. Toujours aussi intense, mais en aucun cas aveuglante. Les chasseurs et les animaux s’arrêtent, dans un silence révérencieux, à quelques mètres de ce point de convergence.

Alors des racines surgissent du sol, et font s’élever dans les cieux la source de lumière, une sphère brillante à peine moins grosse que le tronc d’un homme. Les racines tournoient, s’entrelacent, ondulent, s’élèvent toujours plus haut au dessus du champ de fleurs, portant la sphère éclatante à leur sommet. Une aura fascinante et agréable se dégage d’elle. Varn tombe à genou. Autour de lui, les animaux et les autres chasseurs s’asseyent ou s’allongent sur le sol, également subjugués par la puissance qui se dégage de cette… chose.

Enfin les racines redescendent et s’approchent de Varn, toujours plus près, lentement, jusqu’à arriver à son niveau. La sphère brille juste devant ses yeux émerveillés. Il l’aime, cette sphère, et il la désire. L’Ancien avait raison dans son interprétation des signes célestes, une fois de plus. Ce n’est pas une nuit comme les autres. Cette chose lui est donnée et il la prend, comblé de bonheur devant ce présent magnifique. La sensation de contact est chaude et lui donne des frissons de plaisir. Puis les racines refluent pour s’enfoncer de nouveau dans le sol.

Une brise légère souffle alors, accompagnée d’un long murmure couvrant le bruissement des feuilles du Grand Arbre. Chose impensable, le Grand Arbre prend la parole. Sa voix est extrêmement grave et puissante, il s’exprime avec lenteur dans son langage végétal ancestral :

« Hooonnnn… Gooooo shnoooog daaaabaaaaa ? »

Mais les hommes semblent comprendre ses paroles. La traduction s’opère instantanément, directement dans leur esprit. Pas du tout ce qu’ils auraient pu s’attendre à entendre… Plutôt « prosternez vous devant moi, humbles mortels », ou quelque chose du même genre, un truc de Dieu. Au final, ça donne ça :

« Saaaaluuuut, coooommeeeent çaaaa vaaaa ? »

Varn est bouleversé par son Dieu, par la sphère, par l’intensité des récents évènements. Trop d’émotions en si peu de temps. Mais il risque tout de même ces quelques mots :

« Grand Arbre… Tu parles ? »

L’Arbre n’a pas d’yeux à baisser sur Varn, mais l’homme a tout de même l’impression d’être scruté attentivement. Puis le Divin Végétal reprend, de sa voix si grave et si lente :

« Non petit homme, quand je rote ça ressemble à des mots. »

Devant la mine déconfite de Varn, l’Arbre cesse de faire de l’humour et continue :

« Bien sûr que je parle ! Rarement, il est vrai. Cela fait des siècles que je dors. J’ai perdu la notion du temps. Il ne se passe pas grand-chose d’intéressant dans le coin, à mon échelle. Comme je ne peux pas me mouvoir, je dors… Mais seulement ma conscience. Mes branches, mes feuilles, ma sève, mes racines sont éveillées, elles, et veillent sur mon domaine. Y’a du boulot. »

« Es-tu un Dieu ? »

Varn s’efforce de ne pas laisser paraître une pointe de scepticisme dans sa voix.

« Un Dieu ? Je ne sais pas. Je n’y ai jamais réfléchi. Mais… pourquoi pas, ça sonne bien. Je suis votre Dieu ? »

« Oui Grand Arbre. »

« Hum…d’accord. C’est plutôt cool. »

« Cool ? »

« Ouais. Et dis donc, petit homme, ce truc-là qui m’est presque tombé sur la tronche, et qui m’a réveillé… c’est à toi ? »

« Non Grand Arbre, c’est tombé du ciel, d’Oreanos. »

« Oreanos ? Quel enfoiré, celui-là… Parfois, il m’envoie de la grêle et de la neige. Et ça me réveille à moitié. Et je dois protéger mon domaine. Et le nettoyer, après. Dis moi, petit homme, ça ne t’ennuierai pas de me débarrasser de ce truc bleu. Qu’est-ce que c’est, d’abord ? »

Varn ne sait pas. Il baisse la tête et regarde la sphère bleue. C’est ce moment là qu’elle choisit pour cesser de briller. Varn voit

 

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