II – La chasse

II – La chasse

 

Les chasseurs se déplacent en groupe compact, chantant pour se donner du courage, mais sans jamais cesser d’être sur leurs gardes. Ils connaissent bien les alentours du village, et tant qu’ils sont en vue des barricades de bois, les créatures hostiles se montrent rarement. Mais au delà l’environnement change chaque nuit, au gré des caprices de la nature.

Dans cette région de Tenebrae, certaines plantes carnivores naissent en quelques heures sous Lune, pour atteindre au crépuscule des hauteurs de plusieurs mètres. Et nul ne sait quel prédateur énorme peut avoir été amené dans le coin, selon ses errances en quête perpétuelle de nourriture. Il est indispensable de balayer du regard chaque parcelle de terrain, pour repérer les empreintes d’une bête dangereuse ayant séjourné récemment dans le coin, ou encore le trou dans le sol où une plante carnivore guetterait sa proie imprudente.

Un Nubuk par exemple.

Un des chasseurs, Koon, vient justement de repérer une série d’empreintes de Nubuk sur le sol. Le Nubuk ressemble à un énorme ours, dans les quatre mètres de hauteur, à la bouche encore plus pleine de dents, et au pelage encore plus broussailleux. Mais ce n’est pas un ours. Si un ours s’est déjà aventuré dans la Lande Foudroyée, il s’est sûrement fait bouffer en peu de temps. Cependant, et c’est heureux pour les chasseurs : le Nubuk pue. Il pue de la gueule, pue du cul, pue très fort et sent très loin. C’est d’ailleurs pour cette raison qu’il est généralement solitaire, chaque Nubuk ne supportant pas l’odeur de ses congénères.

Le chasseur vigilant avertit ses compagnons de sa découverte, et le groupe prend une nouvelle trajectoire, s’éloignant de celle du monstre. Autant éviter une confrontation inutile, surtout que la viande de Nubuk n’a pas un goût très heureux, et n’est consommée que si on n’a vraiment pas le choix.

Or les chasseurs ont le choix.

 

La tension monte d’un cran lorsque le groupe croise de nouvelles traces, appartenant à un Gorak de fort beau gabarit. Mais juste un peu plus loin, ils découvrent le cadavre de ce même Gorak, réduit à l’état de pulpe sanguinolente par un essaim de Fuurlons. Face aux dards venimeux des insectoïdes ailés, les griffes acérées du prédateur solitaire ne lui ont été d’aucun secours. Etant donné la voracité de ces bestioles, il ne faudra pas longtemps avant qu’il n’en reste plus qu’un squelette blanchi. Un nouveau détour s’impose.

« Hé, qui connait la différence entre un civet de biche, et une bouse de Nubuk ? » lance alors Rek pour détendre l’atmosphère.

Aucun des chasseurs ne lui répond, trop occupés qu’ils sont à craindre pour leur vie. Entre les airs, le sol, les buissons, le sous-sol, la menace peut venir de n’importe où.

« Hm… Je ne sais pas. » finit par répondre distraitement Elys, devant son insistance.

« Ben dis donc, j’aimerai pas manger chez toi ! C’est dégueulasse… » s’esclaffe Rek. Il est vraiment très fier de sa vanne vaseuse.

« Ahah. Vraiment très drôle. » lâche Elys en secouant la tête, souriant à demi.

« Oh si, elle est bien bonne celle-là ! J’t’ai bien eu. » insiste Rek le farceur.

« Hé Rek ! Plutôt que sortir des idioties… Tu veux pas plutôt raconter la fois où tu t’es chié dessus, devant un Noakro ? » lance Reeda, histoire de lui faire fermer son caquet.

« Ahah. Vraiment très drôle. »

« Silence, les pipelettes. Si vous voulez manger ce soir, fermez vos gueules et ouvrez grand vos yeux et vos oreilles. » les rabroue gentiment Varn.

Elys et Reeda se poussent du coude devant la mine déconfite du pauvre Rek, qui l’a bien cherché. Elles sont les deux seules femmes à partir à la chasse, préférant accompagner les hommes plutôt que de rester trimer au village. Et pour leurs compagnons, ça ne pose aucun problème, surtout en regard de leur habilité à l’arc. La répartition des tâches se fait de manière bien naturelle, dans une telle culture. La délicatesse et la patience des femmes, contre la force physique et l’endurance des hommes. Mais rien ne sanctionne ceux qui voudraient déroger à la règle. Elys a un mari, Alpo, qui chasse à ses côtés, tandis que leurs jeunes enfants restent au village. Reeda n’a voulu ni de l’un, ni des autres, et aucune loi de la Tribu ne peut l’y contraindre, l’Ancien y veille. Une femme n’est pas un ventre.

« Allez Rek, fais pas la mauvaise tête. » lui murmure Reeda alors qu’il boude toujours.

« Laisse-moi tranquille, Reeda. »

« Allez quoi, gros bêta… »

« C’était pas la peine de ressortir cette histoire… J’avais même pas quinze ans, en plus… J’aurai bien voulu t’y voir, tiens. »

« Bon, désolée… Si t’es sage, je trouverai peut-être un moyen de me faire pardonner, pendant la Lune d’Amour. »

« Cooooool… »

« Seulement si t’es sage, j’ai dit ! » ajoute-t-elle devant ses yeux brillants.

Les femmes ne sont pas des ventres, encore moins des biatchs en chaleur, mais elles savent se faire plaisir. Surtout à l’occasion de Lune d’Amour, lorsque le flux énergétique qui s’écoule sur Tenebrae fait frétiller les hormones de tout ce qui vit.

Les chasseurs continuent leur route, avec prudence, tout en bavardant et en échangeant quelques plaisanteries. Le bruit est susceptible d’attirer quelques prédateurs, mais éloigne la petite vermine, comme les serpents, les ragondards, les mygales, les scorputes, et autres bestioles radioactives…

« Hé, qui connait la différence entre la bière des Nains des cavernes, et de la pisse de Nubuk ? »

Quel sacré déconneur, ce Rek…

 

Enfin, les chasseurs finissent par atteindre la haute haie de ronces qui marque l’extrémité du domaine du Grand Arbre, deux heures après avoir quitté le village, ralentis par leurs prudents détours. Au loin derrière cette haie, visible à des lieux à la ronde, se dresse un être végétal colossal, à tel point qu’il cache Lune à Varn et ses potes.

Le domaine du Grand Arbre est un havre de paix où il règne en seul maître. Chaque fleur, chaque buisson, chaque bosquet, chaque arbre est relié à l’une de ses innombrables racines, qui plongent et se tortillent dans les profondeurs de la terre. La Rivière ondule du nord au sud à travers le domaine, fournissant l’eau source de vie à tous les êtres vivants. Elle se prolonge en direction du village de Varn. La faune qui respecte ce lieu peut y trouver refuge – c’est à dire si elle ne se nourrit pas en versant le sang.

Les hommes semblent être une exception, car le Grand Arbre leur permet parfois de venir se nourrir en chassant dans son domaine, ou à proximité. Incontestablement, il est plus facile de se servir, sans trop avoir à lutter contre une proie récalcitrante. La plupart des herbivores ne sont pas dangereux, et ne pourraient même pas survivre dans la Lande Foudroyée sans la protection de l’Arbre. Mais d’autres fois, l’accès au domaine reste interdit aux chasseurs, sans raison apparente autre que le caprice du Divin Colosse Végétal. La haie de ronces ne s’ouvre pas et ils sont forcés de partir plus loin, traquer un autre gibier.

Si la mission des chasseurs est de ramener de la nourriture à la Tribu, ils se permettent souvent de ramener fleurs, plumes et fourrures aux couleurs chatoyantes pour leurs femmes et leur village. Plus rarement, ces objets servent à commercer avec d’autres tribus des environs, comme celles situées plus au sud, ayant accès à d’autres richesses. En pratique, seul le Grand Arbre peut leur donner une telle beauté. Les membres de la tribu le respectent et le vénère aussi pour cela.

Avec Lune et la Rivière, il est l’un de leurs Dieux.

Alors commence la prière propre aux chasseurs, adressée au Grand Arbre, que l’Ancien leur a apprise. Chacun à leur tour, ils viennent se prosterner au pied de la haie en murmurant les paroles rituelles, pendant que les autres surveillent les alentours. Lorsqu’ils se sont tous exécutés, la plupart du temps, les ronces s’écartent et les laissent passer.

Mais cette nuit-là, les ronces ne s’écartent pas.

Varn est déçu, comme tous ses compagnons.

« Bien, Grand Arbre. Si c’est là ce que tu souhaites, nous respectons ta décision. »

Les chasseurs adressent un remerciement à l’Arbre millénaire pour avoir écouté leur prière, et repartent comme des cons. Auparavant, ils veillent à accrocher une couronne de plumes colorées à la haie, destinée à marquer la direction approximative du village. S’ils s’aventurent trop loin et se perdent pour de bon, l’Ancien les guidera mentalement, mais autant éviter d’en arriver là.

 

Pendant quelques temps, les chasseurs longent la haie. Même si l’Arbre ne les reçoit pas chez lui, il leur offre au moins la protection de sa lisière. Si un prédateur se montre un peu trop hardi, des racines jaillissent et fouettent l’imprudent. A l’endroit où les chasseurs quittent cette lisière, ils accrochent une autre couronne de plumes comme moyen de repère. Ensuite ils s’écartent, pour inspecter les environs et gagner leur nourriture.

Nombreuses sont les créatures voraces qui rodent non loin du domaine floral, qu’un herbivore un peu fou tente d’y pénétrer ou ose quitter sa protection. La perspective de tomber sur un carnivore affamé n’enchante guère Varn et ses compagnons. Contre eux la ruse ne suffit pas, et l’affrontement se conclut généralement dans le sang, maculant le sol de la Lande Foudroyée.

Les chasseurs parcourent quelque distance en s’éloignant du domaine, toujours vigilants, à l’affût du moindre signe de danger et d’une proie acceptable. Mais aucun d’eux ne connaît la technique de chasse du Chupika, dont une bande a récemment migré dans le coin. Ce petit animal est un parfait exemple de créature dotée de facultés psychiques imprévisibles. Les Chupikas sont une espèce de ratons jaunes carnivores, ayant réussi à élaborer une technique d’embuscade particulièrement vicieuse : ils s’enterrent dans le sol en grand nombre puis guettent une proie de bonne taille, confiants dans leurs pouvoirs.

Un chasseur vient de poser le pied sur le terrier d’un Chupika, et l’a tiré de sa torpeur. Immédiatement l’animal envoie un signal à ses semblables ensevelis non loin, qui se réveillent à leur tour. Ils attendent que l’un d’eux signale aux autres la nature de la proie.

Si le Chupika est capable de penser, alors il est surpris, à la fois ravi et méfiant. Au lieu d’une grosse bête, il est confronté à une multitude de petites présences au dessus de sa tête. Mais l’activité de leur cerveau est anormalement importante par rapport aux prédateurs stupides qu’ils ont l’habitude de traquer. Le Chupika scanneur d’ondes cérébrales communique sa découverte à ses camarades, en projetant des signaux énergétiques à travers le sol. Le groupe prend immédiatement la décision d’envoyer un éclaireur à la surface.

Un individu de type offensif, doté du pouvoir de produire de puissantes décharges électriques, est choisi. Il remonte prudemment hors de son trou, pour voir les hommes progresser – au moins aussi prudemment que lui – dans la savane irradiée. Soudain le Chupika sent une forte pression sur sa tête et, terrorisé, retombe au fond de son trou. Hanri, le fils de Varn, vient de lui marcher sur la tronche. Mais par réflexe, l’animal a tout de même libéré une pure décharge d’énergie.

Hanri s’effondre, foudroyé. Les autres chasseurs le remarquent vite et accourent auprès de lui. Ils cherchent dans toutes les directions d’où a pu provenir une telle attaque. Ils l’ignorent, mais les Chupikas viennent collectivement de renoncer à attaquer de front des créatures aussi dangereuses – et cela vaut mieux pour les chasseurs.

Hanri respire encore, Lune soit louée. Mais pour combien de temps ? Impossible de le ranimer, de lui faire reprendre conscience. Varn prodigue les premiers secours à son fils. Le leader des chasseurs s’assure que ses fonctions vitales ne sont pas trop gravement atteintes, puis propose une solution :

« Il faut vite ramener Hanri au village. Je le prends sur mon dos. Koon et Rek, avec moi. Un groupe reste pour chasser. Brama, tu prends le commandement. Pas de temps à perdre. »

Les trois hommes s’éloignent avec l’adolescent blessé, en direction du village. Menés par Brama, les autres chasseurs reprennent leur progression à travers la Lande Foudroyée, faisant preuve d’une prudence accrue.

 

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