XXII – Kaldor Byron au Bar Glauque ¥¥

XXII – Kaldor Byron au Bar Glauque ¥¥

 

Kaldor Byron passe devant le videur cyborg et pénètre dans le Bar Glauque, l’un de ses préférés dans toute la ville. La clameur du troquet remplace celle de la rue. Idem pour les odeurs. Quelques visages hébétés se tournent vers lui alors qu’il se dirige vers sa table habituelle, au fond à droite de la pièce. L’atmosphère est enfumée, baignée par les émanations d’une multitude de drogues différentes, fumées, infusées, injectées, sniffées sans que personne ne semble s’en émouvoir. On distingue à peine la décoration gothique qui orne les murs et le plafond noirci, hormis quelques crânes qui pendent au bout de chaînes de métal rouillé.

Les haut-parleurs crachent un vieux tube de Tor-Mino, le groupe mythique de Death Metal Mélodique Minotaure. LE carton de la décennie passée, et de la fête du Nouveau Millénium. Les instruments rageurs et les voix gutturales des bêtes encadrent à merveille celle de la belle, une Elfe des cendres surnommée Princesse Obliviae. Tout le groupe a disparu mystérieusement lors de la dernière Morte-Lune. Enfin, peu importe…

Kaldor Byron pose sa cape à ses côtés, mais conserve son manteau noir sur le dos, et son chapeau noir à larges bords vissé sur la tête. Il fait un signe discret au barman, un Ogre jovial qui répond au doux patronyme de Brise-Crâne, et celui-ci commence à lui préparer un verre. C’est un retraité des arènes, propriétaire et tenancier de l’établissement, serveur en salle pour les habitués, et même videur en cas de besoin. Incontestablement, une bien meilleure reconversion que celle de feu Roh Phaelix…

Caché sous son chapeau, Byron observe son environnement enfumé. Une fille quasiment nue se trémousse sur la scène, sous deux néons usés projetant une lumière terne. Des tatouages blasphématoires et piercings audacieux recouvrent une grande partie de son corps. Certains sont encore frais, et sa peau tachée de sang. Ses quatre bras ornés de bracelets, ses hanches ondulent au rythme de la musique envoûtante.

Soudain la fille se penche en avant et griffe l’air de ses longs ongles peints. Les tintements de ses ornements métalliques sont étouffés par le chaos sonore de la pièce. Elle se caresse la poitrine, au grand plaisir des spectateurs situés aux premiers rangs. Puis elle pince l’un de ses tétons entre deux ongles, et commence à tirer dessus. L’extrémité du sein devient écarlate et offre un contraste saisissant avec ses veines bleutées, où coule probablement un flot de psychotropes en tout genre. La fille continue de tirer, et ses cris de douleur sont à peine couverts par la musique. Un morceau de peau commence à se détacher, mais elle continue de tirer dessus et gémir. Un lambeau de peau est arraché tandis qu’elle pousse un cri d’extase mêlée de douleur.

Quelques spectateurs détournent la tête, ne pouvant supporter d’en voir plus. D’autres gardent le regard fixé sur la scène, fixé sur la fille exhibant son corps mutilé, fascinés et excités. Certains autres clients encore esquissent un sourire blasé, ou ne prêtent même pas attention à la représentation masochiste. Byron appartient à cette catégorie là, tant il a déjà pris part à des milliers d’horreurs bien pires que celle-là.

La chair du téton est à vif et un filet de sang s’écoule de la blessure. La fille présente le morceau de peau aux spectateurs. Elle traverse la scène d’un bout à l’autre, levant bien haut son trophée charnel, continuant à se caresser le corps constellés d’anneaux de métal avec ses trois autres mains. Elle pointe une longue langue fourchue en direction de la salle, puis se lèche sensuellement les lèvres, écarlates et dégoulinantes de vice. Enfin elle jette le bout de téton ensanglanté dans le verre d’un des clients médusés, juste au pied de la scène. Puis elle passe à la suite de son spectacle, mettant en œuvre des aiguilles de métal chauffées à blanc.

Kaldor Byron connaît la chanson par cœur, tellement il a souvent vu la fille à l’œuvre. Agonicia, tel est son nom de scène. Il a déjà passé quelques nuits dans son lit, et l’a fait jouir, et hurler, cette merveilleuse salope d’amour.

Byron remercie Brise-Crâne lorsque l’ogre dépose un verre fumant sur la table, et lui glisse quelques skullz en retour. Une liqueur de Douce Mort, son breuvage préféré du moment. L’homme boit une petite gorgée, et enchaîne sur une grande goulée. Le liquide acide lui brûle les entrailles, lui arrachant un murmure de douleur, de plaisir. Un petit arrière-goût musqué lui reste sur le palais, et dans la gorge. Une saveur toute féminine, qui aiguise son appétit sexuel. Merveilleux ingrédients que détient là l’patron, ça déchire.

 

Les minutes passent, doucement, puis par brassées entières. La fille suivante, une esclave cyborg Elfe vêtue de satin blanc, se fait fouetter violemment par un Minotaure en string panthère. Le voile de tissu pâle se déchire à chaque coup cinglant. La lanière de cuir cloutée claque contre sa peau de métal, ou trace un sillon sanglant sur les dernières zones de sa peau si délicate.

Un mec au look apocalyptique salut de la main Byron, qui en est déjà à son troisième verre, puis s’assoit en face de lui. L’air vibre légèrement sous l’effet de son brouilleur psymag, activé pour empêcher que le premier pélo venu n’écoute leur conversation, ni magiquement, ni électroniquement. Le patron ogre débarque et pose une pinte au contenu écarlate devant le nouveau venu.

« Voilà pour vous, Monsieur Bonzai. »

« Merci Brise-Crâne, t’es au top. »

Le mec sirote une petite gorgée, puis engage la conversation avec Byron.

« Yo brother, ça fait un bail dis donc. Sympa ton dernier rally-massacre ? »

« Extermination et Souffrance, mon frère. Trois tribus anéanties. Quelques pépins. Un client mort, overdose. Deux Frelons abattus. Mais tout de même un bon bénef’ à la sortie. »

« Heureux d’l’apprendre, héhé. Mais deux Frelons, putain, ça craint un max… »

« Z’étaient volés… »

« Normal. C’est dommage, mais pas une perte sèche. En tout cas pas pour toi. »

« Ouais. »

« Bon alors, dis-moi bro, de quoi t’as besoin en ce moment ? Des armes dernier cri, pour ton prochain rally dans la Lande ? Ou pour ta putain d’croisade de psychopathe ? Rédemption blablabla souffrance et extermination ? »

Byron jaillit pour prendre le mec à la gorge, mais celui-ci réagit en un éclair et lui attrape le poignet. La tension retombe en quelques secondes. Byron repose ses miches, et l’autre relâche sa prise. Tous deux grimacent un sourire, lèvent leurs verres et trinquent, les yeux dans les yeux.

« Excuse-moi de m’être emporté… Mais ne blasphème pas ainsi, frère. Je pourrais me fâcher vraiment, un de ces quatre… »

« Désolé d’avoir bavé sur tes nouvelles croyances… Chui pas encore habitué, bro. Mais revenons à nos affaires. »

« Ok. »

« Comme j’disais, j’ai reçu une nouvelle cargaison de guns, des… »

« Non, pas besoin de flingues, en ce moment. Il me faudrait quelque chose de plus… explosif… définitif. De la Nitro, du C4, du XD, un truc qui pète. En grosse quantité. »

« Wowowo… S’tu veux du gros matos dans le genre, tu sais que ça va t’coûter chô… Kekcéti pourquoi faire d’abord ? Hum… Non t’as raison ça m’regarde pas. J’imagine que t’as d’quoi allonger l’gros pactole de skullz ? »

« Pas mal de liquidités. Et puis j’ai dégoté une bonne quantité de poudre, un truc extrême. Une mine d’or que ça vaut. »

« Ben tu vois, là on cause la même langue ! Laisse-moi deviner… T’as pécho l’héritage de ton client ad patres ? Une clause du contrat ? C’est moi qui t’ai appris ça mon saligaud ! Mort de rire ! »

Kaldor Byron esquisse un nouveau sourire sous couvert de son chapeau noir. Il lève un œil sur l’homme assis face à lui.

Dan Bonzai, son fixeur, son frère de sang, son ami, un des premiers, et des derniers qu’il n’ait jamais eu.

« Bien vu, frère. C’est l’héritage de Roh Phaelix, un ancien gladiateur. Un bon en son temps. Riche, et complètement mort de chez mort. Au moment où on parle, il pourrit tranquillement dans le cratère radioactif, par delà le Rempart. Et chez lui, il planquait une réserve de came monumentale… Tu m’étonnes qu’il ait clamsé si vite. Alors ? »

Le fixeur sifflote d’admiration.

« Roh Phaelix, oui j’me souviens de lui… Ok ça roule ma poule ! Garde moi la poudre de côté, j’prends tout. C’est pour un nouveau client d’enfer. Si j’te disais qui c’est, t’y croirais même pas. Tu chierais dans ton froc, et ça coulerait par terre. Ou t’aurais une attaque. Non j’déconne. Plus sérieusement, disons que tout c’que tu peux gauler comme dope m’intéresse. »

« Compris. »

« Yes, une grosse tonne d’explosifs contre une grosse tonne de came. C’est une affaire qui sent bon la poudre, j’aime ça. Ahah ! »

Puis ils bavardent encore un peu de choses et d’autres, des femmes, de la bouffe, du bon vieux temps…

En se levant, Dan Bonzai lance à Kaldor Byron :

« Même heure, même endroit, sous dizaine. Take care. Tchoon bro. »

Le fixeur de Murder Inc. porte la main à sa ceinture pour désactiver son brouilleur psymag, salut son pote en levant le majeur, et quitte le Bar Glauque.

 

 

Kaldor Byron sirote son cinquième verre de Douce Mort. Il bloque depuis plus de deux heures sur la psycho-projection placée au dessus du bar. Après une émission cauchemardesque sur les mutations chez les bébés mort-nés, qui lui a fait limite frôler le bad trip, il savoure un documentaire sur la reproduction des poissons géants d’Abysséos, le Grand Océan. Son dernier fix lui a fait un effet d’enfer, ça faisait tellement longtemps. D’habitude avec la Pierre de Souffrance, besoin de rien de plus, tout est si… apocalyptique. Mais là pour le coup il a eu envie, just for fun. L’ambiance du Bar Glauque s’y prêtait à merveille.

« Outch le cervolux… incoryabefullement trooooop vaïoleeeeent. » murmure-t-il dans un éphémère éclat de conscience.

Un nouveau mec s’assoit en face de lui, qui lui sourit bêtement. Byron finit par lui jeter un œil vitreux par dessus la table. Il le dévisage en fronçant les sourcils… mais ce n’est pas un ami à lui. Pourtant, sa face de mouche à merde lui dit quelque chose.

Lorsque le bonhomme prend la parole, sa voix sonne comme une musique irréelle et désagréable à ses oreilles. Byron bande sa volonté, tentant de se ressaisir, de rattraper la table et le flot de ses pensées.

« Hey Byron, t’es tout pâle, ça va dis donc ?… T’as franch’ment une tronche de cadavre, mecton. Si tu restes cinq minutes de plus comme ça, on va t’retrouver demain dans la bouffe du McAdaver. »

« Extermina…tion et… Sssssouffrance, mon frère… »

« … Ouais, ok… Comme tu dis. Heu… Tu t’souviens pas d’moi ? »

« Hum… B… Bone. Alfuck Bone. Vendu un peu d’coconuts. Y’a six nuits. »

« Chammé la mémoire que t’as mec, même complètement ruiné… Ah le dingue ! »

« Cé tout fini tout ça. Burp… Les p’tits business… j’arrête. Extermination et Souffrance ! Passé du côté obscur de la force maintenant… »

« Ok, j’vois ça… C’est pas gagné. Bon. Tu t’souviens d’la dope que tu m’as filé l’aut’ fois ? D’la soit disant Très Bonne Soufflette Coconuts. Ben j’me la suis callé dans l’nez, mais elle était pas terrible. J’ai saigné du pif pendant trois jours et trois nuits, j’ai bien dégusté… Du coup, j’pense que ce serait correct que tu m’fasses un bon prix sur une nouvelle dose, d’un autre truc. Voir même, sur deux ou trois doses ?… Une tite ristourne, chui sur ça t’écorcherait pas dis ? »

Kaldor Byron dégaine un méchant poignard et le plante dans la gorge du bonhomme. Alfuck Bone gargouille lamentablement, puis s’effondre sur la table et se vide de son sang.

« Fais pas chier, connard. Tu m’as tripé mon casse. Hips… Cassé mon trip. »

L’homme en noir lèche sa lame, la range, vide son verre, grimace, prend sa cape, se lève, et se dirige vers la porte en titubant. Il fait un dernier signe amical au patron avant de sortir. Celui-ci envoie sa serveuse troll nettoyer la table, et mettre le macchabée au frigo, pour le refourguer plus tard à McAdaver. Pas de gaspillage, le mec va finir en burger. Ça s’passe comme ça à Abjectalia.

 

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