XXI – Le géant fou ¥

XXI – Le géant fou ¥

 

La petite troupe avance, le cœur léger. Plus des trois quarts du chemin jusqu’à Stormanea ont déjà été parcourus, depuis la rencontre entre les enfants et les chasseurs de reliques, il y a une cinquantaine de nuits. A la surface, Lune d’Espoir a succédé à la funeste Morte-Lune, mais l’Eclipse de Lune Sang n’a pas encore eu lieu.

Revenant de reconnaissance, Mantisss apparaît devant les compagnons. Ses pattes s’entrechoquent en une symbolique complexe, mêlée aux claquements de ses mandibules. L’insectoïde semble vouloir les avertir de quelque chose, mais Phoebos ne parvient toujours pas à comprendre toutes les subtilités de son langage. Seul Œil-de-Feu y parvient, et effectue la traduction pour ses camarades :

« Mantisss a trouvé une grotte sur notre chemin. La grotte est habitée par un géant solitaire. Nous devons redoubler de prudence. »

Les explorateurs s’arrêtent devant l’une des entrées d’une immense caverne, constituant l’antre du géant. La pièce est éclairée par sphère cristalline irradiant une lumière pourpre surnaturelle, posée sur un autel de pierre taillé dans le sol.

La peau est du géant est grisâtre, et il est complètement nu. Malgré ses épaules voûtées, il est grand comme quatre fois Poing-Tonnerre. Mais il a la fantaisie de se mouvoir en sifflotant et sautillant, sans risque compte tenu de la hauteur du plafond. Les trois ouvertures ménagées dans les parois de la grotte sont trop petites pour qu’il puisse y passer. Impossible de comprendre comment il est arrivé là, en tout cas sous cette forme.

Les compagnons hésitent à rebrousser chemin jusqu’à la dernière bifurcation. Finalement ils restent cachés et observent le géant en silence. Ils craignent de susciter une mauvaise réaction de sa part s’il les découvre. Mieux vaut attendre son sommeil pour traverser la grotte.

Le géant semble subsister grâce à l’élevage de grosses limaces baveuses et la culture d’étranges végétaux. Il ramasse une limace dans son enclos, et la presse délicatement entre ses grosses mains. Elle sécrète alors une bouillie laiteuse, dont il se nourrit. Dans un autre coin de la grotte poussent les végétaux, sortes de champignons aux pieds massifs et aux chapeaux couverts de hautes fleurs multicolores. Après son repas, le géant passe de longues heures à caresser et contempler les fleurs, durant un temps qui semble interminable. Enfin il exulte de joie, gesticulant et braillant, lorsque l’une de ses protégées ouvre sa corolle gonflée de poudre scintillante. Il recueille cette poussière dorée, qui est en fait une multitude de petites perles huileuses, dans un pot de terre.

Puis le géant s’attable devant son trésor, sur son autel de pierre. Il trempe son doigt dans la poudre et la porte à sa bouche. De la pointe de sa langue il attire quelques perles dorées à travers ses grosses lèvres, et les déguste lentement. Ensuite il avale le reste, suçant goulûment son doigt gros comme un petit tronc d’arbre.

Le géant gris reprend plusieurs fois de la mixture, et chaque bouchée semble l’émerveiller un peu plus. Au bout d’un moment il se met à chanter à gorge déployée, se relève et titube dans la caverne, heurtant l’un des murs. En pleine crise de folie, il se met à frapper le mur de ses grosses mains, excavant la roche friable avec une facilité déconcertante. Après quelques minutes de ce spectacle, il recule et s’effondre sur la paillasse de fleurs séchées qui lui sert de lit.

Les compagnons attendent un moment, afin de s’assurer que le géant est bien endormi. Ils attendent encore un peu qu’il plonge dans un sommeil plus profond. Enfin ils osent pénétrer dans la caverne, Mantisss en tête, et s’avancent prudemment vers la sortie opposée, sur la droite. Les orks surveillent le géant du coin de l’œil, tout en détaillant son antre pour ne prendre aucun risque inutile. Le regard du chaman se pose sur la poudre dorée. Il ne connaît pas cette substance d’origine végétale, aux propriétés surprenantes. La curiosité prend le dessus sur la prudence, son cœur d’aventurier baroudeur l’emporte sur la raison.

« Poing-Tonnerre, aide-moi à me hisser sur ce plateau de pierre. Je veux jeter un œil à cette poudre, elle a peut-être une grande valeur. Les autres, continuer à avancer vers la sortie, je vous rejoints. »

Œil-de-Feu grimpe sur l’autel du géant, sort un sac de cuir de son paquetage, et commence à le remplir de perles dorées. Celles-ci paraissaient minuscules à l’échelle du géant, mais sont plus grosses à l’échelle de l’ork.

Pendant ce temps Ours-Agile se dirige vers l’ouverture, située légèrement au dessus du sol. Il fait la courte échelle à Souffle-Dragon, qui rejoint Mantisss dans le tunnel éclairé par les lucioles magiques. Elle tend la main pour hisser Kharn, puis Garulo. Phoebos lui fait passer sa lance, puis monte à son tour dans le tunnel. Aigle-Tempête vient ensuite, Databok en main. Poing-Tonnerre garde un œil sur le géant endormi, alors que le chaman remplit toujours son sac.

Mais le destin est cruel, lorsqu’une des grosses limaces remarque les intrus, malgré son intelligence limitée. Surprise ou apeurée, elle se met à couiner, bientôt imitée par toutes ses sœurs, en une cacophonie assourdissante. Le géant grogne, ouvre un œil et aperçoit les voleurs.

Œil-de-Feu saute de la table et s’élance vers le tunnel de sortie, dans lequel il jette son sac magique bien rempli, et qui pourtant n’a pas changé de volume. Aigle-Tempête manque la réception, le sac s’ouvre et quelques billes se déversent sur le sol du tunnel.

Poing-Tonnerre brandit sa hache, pousse son féroce cri de guerre, puis s’élance sur le géant gris encore allongé, désireux de neutraliser cet adversaire avant qu’il ne menace le groupe. Le géant lui répond par un beuglement encore plus puissant, saisit un rocher à ses côtés, et le projette avec une force phénoménale dans sa direction. Poing-Tonnerre est frappé de plein fouet, et vole avec le rocher contre la paroi opposée de la grotte, dans laquelle il s’encastre. Malgré sa résistance supérieure, le berzerk est tout de même sévèrement sonné.

Par réflexe, Œil-de-Feu invoque un grand élémental de feu, créature magique à la silhouette flamboyante. L’élémental se jette sur le géant, qui se relève en beuglant de colère. Ensuite le chaman dresse une barrière de protection entre le géant et le groupe, puis se précipite auprès de Poing-Tonnerre. Le choc a été rude. Malgré la protection de son casque massif, un filet de sang s’écoule sur la nuque du maître berzerk, qui gémit en tentant de reprendre ses esprits. Ours-Agile se positionne en première ligne, pour encaisser une éventuelle charge du géant à la place de son mentor.

Dans le tunnel les autres compagnons reprennent leur sang-froid. Aigle-Tempête se saisit de son fusil à pompe, et ouvre le feu sur le géant. Mais les plombs ricochent contre sa peau, sans blessure apparente. Le tekno remarque que le géant n’est pas non plus affecté par la morsure de l’élémental de feu. Soudain il comprend la raison.

« Œil-de-Feu, c’est un putain de géant de PIERRE ! »

Le chaman lance un sort de soin au boss, toujours encastré dans la roche, et se retourne vers l’ennemi. Il dissipe l’élémental afin de ne pas gaspiller d’énergie, puis se rapproche d’Ours-Agile pour le faire bénéficier de son aura protectrice. Le guerrier ne se laisse pas surprendre par le nouveau rocher lancé par le géant, qu’il explose d’un puissant coup de fléau. Un second rocher s’écrase contre le bouclier du chaman. Le géant se précipite sur eux, vociférant, les poings brandis. Aigle-Tempête tire plusieurs cartouches dans sa direction, en visant les yeux. Mais le montre se protège avec son bras, et les impacts ne font que lui enlever quelques fragments de chair minérale.

Il faut réagir. Concentrant l’énergie magique de son Ki, Œil-de-Feu matérialise une forme ectoplasmique qu’il projette sur l’ennemi, accompagné de hurlements incantatoires :

« MORG BOG’DOROTH DOLOM ! »

Le géant de pierre encaisse un choc violent, comme frappé par une main titanesque. Il tient bon quelques instants, puis est brutalement projeté contre un pilier de la caverne. Le colosse emporte le pilier avec lui et s’encastre dans la paroi juste derrière, en symétrie avec Poing-Tonnerre. Malgré tout il parait toujours aussi combatif, et de plus en plus furieux. Il arrache des morceaux entiers du mur pour les balancer contre les intrus. Le bouclier magique crépite mais tient encore le coup. Un bloc éclate non loin de l’ouverture, et de la tête d’Aigle-Tempête seulement protégé par ses lunettes, qui pousse un « putain d’merde » de rigueur.

Un autre rocher atteint un angle et détruit une caméra de surveillance, sans que personne ne le remarque.

Une flèche fuse de l’arc de Phoebos, passe au dessus des Orks, et se plante profondément dans le crâne du géant, malgré sa peau de pierre. L’Enfant a mis toute sa force physique et mentale dans ce tir incertain. Le géant est durement frappé, ses mouvements ralentissent.

« Bien envoyé ! Toi mon pote té béni de Lune… » lâche Aigle-Tempête à Phoebos.

« Maintenant ! » hurle Œil-de-Feu en dissipant son bouclier.

Ours-Agile s’élance, son fléau prêt à s’abattre. Poing-Tonnerre s’est enfin relevé, l’œil furieux, et rejoint la mêlée. Œil-de-Feu trace plusieurs symboles cabalistiques dans l’air, et pointe son bâton magique sur le géant de pierre. Le monstre tente d’écraser Ours-Agile, qui bondit dans tous les sens et en frappant de son fléau. Puis le sort d’immobilisation du chaman l’enveloppe et l’immobilise pour de bon.

Dans le tunnel, Aigle-Tempête et Phoebos assistent avec attention aux derniers instants du combat.

« Mate le boss, la putain d’tarifette k’y va lui mettre… »

Pendant ce temps Souffle-Dragon a mis la main sur un manuscrit fort intéressant, qu’elle s’efforce de déchiffrer. De leur côté Kharn et Garulo s’intéressent de prêt au contenu du sac de perles dorées, répandu sur le sol de pierre.

Poing-Tonnerre est sur le coup pour prendre sa revanche. Il se jette dans les airs, son énorme poing dressé contre le géant. Le maître berzerk a délaissé sa hache, soucieux de ne pas amocher inutilement son tranchant. Son coup de poing est d’une puissance phénoménale, résonnant dans la caverne. La peau de pierre du monstre encaisse une partie du choc, mais la force cinétique est trop importante. Le géant est dévasté par une onde de choc partant du poing berzerk et se répandant dans sa poitrine. Il éclate en mille morceaux de pierre, éclaboussant les environs de son sang noir et visqueux. Seules subsistent encore le bas de ses jambes et ses pieds, soudés au sol par l’onde de choc. Poing-Tonnerre retombe habilement sur ses pieds, un grand sourire aux lèvres.

Les combattants dans la grotte se félicitent, puis se tournent vers le tunnel, triomphants. Le maître berzerk lève ses gros doigts, en V de la victoire. Souffle-Dragon fait passer un petit carnet de note à Aigle-Tempête, qu’elle a trouvé dans une cavité spécialement aménagée dans le mur, au milieu de nombreux instruments curieux. Le tekno le tend à son tour à Œil-de-Feu, la référence en la matière, qui souffle un peu au pied du refuge.

« K’est-ce ke cé k’cé notes ?… Pfff… saleté d’géant, jé plus mé vingt ans. Ça donne koi… Souffle-Dragon ? » halète le chaman, épuisé par l’effort, ayant du mal à articuler.

« On diré komme un rapport, une expérience sur l’géant. Au début c’té pô un géant, plutôt un bonhomme. Cé lé perles ki brillent, les spèces de pilules, ki lui ont fé ça. »

« Putain d’pilules. J’vous jure… »

« Ok Œil-de-Feu, lis en voir un p’tit bout. »

Le chaman s’éclaircit la voix, et crache un petit glaviot sur le sol – la pipe ça pardonne pas. Il tourne quelques pages du carnet, puis revient sur l’une des premières.

 

« Daïus Holthar, serviteur du Haut Conseil des Mages Noirs d’Abjectalia, chargé de recherches au Ministère du Savoir. Année 4996. Etude numéro 152. Perles de Gyromitras Gigas. (Œil-de-Feu tourne quelques pages)

Nuit 3. Le sujet 152 semble parfaitement accepter l’expérience. Il s’est fait au cycle de vie imposé par le globe lumineux. Dans les premiers temps il a rechigné à se nourrir de la sève des gluantes Limax Rufux, mais il a vite compris qu’il n’avait pas d’autre alternative. Il commence à peine à s’intéresser aux Gyromitras…

Nuit 7. N°152 est parfaitement conditionné, et ne pense pas une seconde à quitter la caverne. Il suit son petit rythme de vie, dormant, taillant la pierre, se nourrissant. Il est en pleine santé. Il s’émerveille de plus en plus lorsque les fleurs ouvrent leurs corolles.

(une page) Nuit 13. Le sujet a goutté sa première perle de Gyromitras. Dans un premier temps cela ne lui a rien fait, mais au bout d’une demi-heure, il a commencé à rire par intermittence, sans pouvoir se contrôler. Puis il s’est mis à bondir de partout comme un kangourou, en poussant des cris incohérents. Enfin il s’est assoupi sur sa paillasse.

(quelques pages) Nuit 37. N°152 est de plus en plus accroc aux perles. Au début il n’osait en prendre que quelques unes à chaque éclosion, maintenant ils les cueillent presque toutes. Ce qu’il ne gobe pas immédiatement, il le dépose dans une feuille arrachée à la plante, pour plus tard. Il est presque tout le temps sous les effets de la substance. Ses crises d’euphorie durent de moins en moins longtemps, sous l’effet de l’accoutumance. A noter, son corps grandit. Je n’en étais pas tellement sûr au départ, mais maintenant c’est incontestable. Ses vêtements commencent à craquer et se déchirer. Encore plus impressionnant, sa peau change. Elle prend la teinte de la pierre, et maintenant je suis persuadé qu’elle DEVIENT vraiment de la pierre. »

« Putain… Elle déchire trop cette dope, bad trip bad trip moi j’vous l’dis. »

« Mouais… »

« Nuit 68. N°152 perd complètement les pédales. Il passe presque tout son temps à attendre la prochaine éclosion dorée. Alors il avale toutes les perles, leur huile brillante dégoulinant sur son menton et son torse. Il mesure maintenant plus de trois mètres de haut, et sa peau est dure comme le roc. Ses crises sont de plus en plus violentes. Il se jette sauvagement contre les murs, en arrachant des fragments entiers. L’autre nuit il a tenté de se nourrir durant l’une de ces phases de démences, et a broyé l’une des Limax dans ses énormes mains. Les autres bestioles se sont mises à hurler, et cela l’a rendu encore plus furieux.

Nuit 82. Le sujet a mangé entièrement la tête d’une fleur, juste avant son éclosion. Le choc a été trop violent pour son cerveau. Il est devenu complètement frénétique, à se cogner la tête contre les murs. La grotte a tremblé et j’ai bien cru que le plafond allait s’effondrer sur nous. Ses hurlements déments m’ont glacé les sangs, et j’ai songé partir un moment, en attendant la fin de la crise. Mais pour la science, je suis resté jusqu’au bout. A la fin le géant s’est effondré à terre, complètement vidé.

Nuit 85. Le géant dort toujours. Au début j’ai pensé qu’il était mort, mais son corps de pierre se soulève, très lentement, au rythme de sa respiration minérale.

Nuit 88. N° 152 s’est enfin réveillé. Il semble complètement lobotomisé. Il a reprit la mécanique bien huilée des premières nuits, répétant inlassablement le même rituel. Je n’ai pu m’empêcher de rire lorsque j’ai vu son nouveau mode de déplacement. Il sautille comme un débile – ce qu’il est sûrement maintenant. Il n’ose pas encore s’approcher de nouveau des Gyromitras.

Nuit 98 : Le sujet a finalement recommencé à prendre un peu de poudre dorée, il y a deux nuits. Avec la plus grande prudence, car cela semble l’affecter de façon importante.

Nuit 100. Fin de l’étude préliminaire, récupération des données enregistrées par la caméra de surveillance. Pour la suite, cette caméra sera reliée directement au Ministère. Un échantillon de Gyromitras est recueilli pour analyse et traitement. Le sujet a muté en géant de pierre, mais ses capacités mentales ont fortement diminué.

Gyromitras Gigas, propriétés observées :

  • substance psychotrope provoquant des crises de delirium
  • transformation de la chair en pierre
  • augmentation de taille, masse et résistance corporelle

Utilisations recommandées après traitement et distillation :

  • stimulateur de combat
  • drogue psycho-destructrice, notamment pour munitions
  • potion de résistance

Le présent rapport de projet de fin d’études est dupliqué et emmené à Abjectalia, pour les Ministères du Savoir, de la Technologie, de la Magie et de la Guerre. Je reviendrai dans 50 nuits pour constater d’éventuels changements chez le sujet. »

 

« Putain de putain de putain d’Abjectalia. » lâche Aigle-Tempête.

Poing-Tonnerre lui claque un petit coup sur le crâne. Le tekno se frotte la tête avec une indignation exagérée.

« Vouzenpensé koi les potos ? » demande Ours-Agile.

« Ce mek a pô eu de bol. Et sinon cette poudre, ben cé d’la grosse merde. Iléoù le sak d’abord ? NOOOOON ! BOUFFEZ EN PÔ LES GOSSES ! »

Kharn et Garulo relèvent la tête avec une expression coupable. Ils ont goûté leurs premières perles pendant le combat, puis leur saveur mielleuse leur en a fait gober plus, puis plus, puis toujours plus… Les premiers effets sont encore assez faibles, mais ce n’est qu’une question de minutes avant que les deux enfants n’entrent en crise.

 

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