XIX – Traversée du monde souterrain

XIX – Traversée du monde souterrain ¥

 

En quelques nuits, les enfants ont pris l’habitude du manque d’oxygène dans les profondeurs. Surtout, ils se sont parfaitement intégrés au groupe.

Les nuits et jours suivants leur paraissent interminables, mais les compagnons parviennent à éviter la folie en entretenant un certain nombre de repères temporels artificiels. Les cycles d’éveil et de sommeil se succèdent tandis qu’ils avancent dans le monde souterrain, montent, descendent, remontent de nouveau, redescendent…

Les orks possèdent un instrument “elektronik”, selon leurs propres termes, qui permet de suivre le cours du temps, de conserver une trace de leurs déambulations chaotiques, et d’évaluer assez bien trajectoire et vitesse de progression.

Durant ce périple, les premiers signes de vie qu’ils rencontrent prennent la forme de gros reptiles aux lourdes pattes qui se sauvent le long des parois rocheuses. Une détonation résonne dans les profondeurs, lorsqu’Aigle-Tempête abat l’un d’eux avant qu’il n’ait pu se cacher, afin de le griller à la broche. Le coup de feu terrorise Kharn et Garulo, mais fascine Phoebos. Ainsi, voici à quoi ressemblent les armes qui crachent la mort. C’est trop facile, vraiment…

Cela éveille en eux de très mauvais souvenirs, du massacre de leurs tribus respectives. Malgré tout lors du repas ils sont heureux de partager la chair de l’animal. Mais durant leur sommeil ce jour là, une fois de plus des images du passé viennent hanter leurs rêves.

Parfois, les rencontres avec la faune variée de cette partie sauvage du Donjon leur permettent de reconstituer leurs provisions. Le reste du temps, ils doivent se contenter de champignons et autres plantes souterraines, soigneusement identifiées par le chaman. Phoebos mange toujours avec appétit, et ne se plaint jamais lorsqu’ils sont forcés de rationner leur pitance, contrairement à Kharn et Garulo qui se plaisent à bâfrer comme des ogres, à l’exemple des berzerks orks.

De temps à autre une rivière souterraine leur fournit un nouveau point de ravitaillement, et leur permet de se laver un peu. C’est ça, la précarité du sous-monde. Ils sèchent alors autour d’un bon feu, et écoutent avec passion la musique et les chants d’Orkalia, qui content l’histoire des orks et de leurs héros. Phoebos à son tour raconte les histoires et mythes qu’il garde en mémoire, de la période dorée de vie dans la Tribu. Dans ces moments là ils se sentent bien, un peu comme une famille – hétéroclite, nomade et troglodyte.

Mais surtout, ces pauses régulières sont l’occasion de s’entraîner et développer les capacités de chacun. En plus d’entretenir leur équipement avec grand soin, les orks se font un devoir d’exercer quotidiennement leur habilité au combat, avec leurs armes de prédilection et bien d’autres encore, afin d’être parés à tout moment pour la bataille.

Poing-Tonnerre donne des coups de poings dans les murs pour les endurcir – ses poings, pas les murs – et enchaîne les passes d’armes avec sa lourde hache. Ours-Agile fait de même avec son fléau, arme complexe à manier mais douée d’un potentiel destructeur évident. Aigle-Tempête déploie une minutie tout particulière lorsqu’il s’agit de passer en revue son arsenal impressionnant, de flingues et fusils, et les tester. De son côté, Souffle-Dragon semble se focaliser sur son artefact au cœur de feu, qu’elle soigne avec une obsession presque maternelle. Enfin Œil-de-Feu démontre qu’il n’est pas seulement doué pour la magie, mais capable d’une grande maîtrise martiale avec son bâton, qu’il fait tournoyer et tournoie avec lui dans une danse guerrière fascinante, avec une vigueur surprenante pour son âge avancé.

Dans le même temps, avec une grande patience, comme en réponse à une promesse muette, un devoir moral implicite, les orks ne manquent pas d’enseigner leur art à leurs jeunes protégés. Comme à son habitude Phoebos est curieux de tout, et parvient rapidement à maîtriser le fonctionnement des armes à feu, ainsi que de nouvelles techniques de combat rapproché, maniant la lance avec une dextérité croissante.

Kharn est surtout doué pour les frappes en force, sans finesse mais efficaces. Il brasse l’air à coups de masse avec une énergie inépuisable. Ses débuts sont laborieux, puis ses gestes deviennent plus précis et maîtrisés. Il ne se lasse pas non plus de tenter de pulvériser à mains nues les ennemis de roche que lui désigne Poing-Tonnerre. Ses poings massifs terminent alors en sang, mais son cerveau retient la sensation de pur défoulement plutôt que la douleur. Garulo fait preuve de quelque curiosité pour ces exercices, mais est loin d’être prêt à se saisir d’une arme, encore trop jeune et trop effrayé par ce genre de pratiques.

Auprès d’Œil-de-Feu, Phoebos apprend à manipuler les énergies magiques, à les modeler à sa convenance. Il devient vite capable de mettre feu aux flèches qui partent de son arc, et à guider leur vol à la force de son esprit. Par la concentration, il parvient à soulever des blocs de roche, d’abord du simple gravier, puis des pierres de plus en plus massives. En parallèle, les séances de méditation lui permettent d’apaiser ses pensées, et se mettre à l’écoute du monde qui l’entoure.

Au bout de plusieurs sessions d’entraînement intensif, l’Enfant parvient à sentir de nouveau la trace de Stormanea, comme une pulsation lointaine qui résonne au cœur de la terre, et l’appelle. Il en informe les orks, qui semblent avoir une grande confiance en ses facultés de perception. Alors la troupe s’efforce de maintenir le cap dans cette direction, le but ultime de leur épopée souterraine, autant que possible se peut dans ces dédales de tunnels, cavernes, corniches et gouffres.

 

Une fois, les explorateurs évitent de justesse le piège tendu par une colonie de petites araignées, avertis par Mantisss qui les attend à proximité. Les bestioles sont extrêmement bien dissimulées, même Œil-de-Feu a du mal à sentir leur présence. Leur toile prend la couleur et la texture de la roche avec une perfection rare et, tendue au milieu du passage, masque un trou béant dans le sol, où leurs victimes se précipitent et se brisent les os. A l’aide d’une pierre, le chaman révèle la présence de la toile, rigide mais extrêmement fragile. Le projectile la transperce, et quelques instants après il rebondit au fin fond du gouffre. Furieuses d’avoir été démasquées, les araignées surgissent de toutes parts, tombent du plafond ou remontent du piège, grosses comme le poing d’un homme.

Préparés à une telle situation, les compagnons reculent avec discipline. Puis Souffle-Dragon entre en action : réglant le débit de son arme, elle projette une langue de feu qui engloutit inexorablement les assaillantes. Le crépitement et l’odeur de la chair d’araignée grillée envahissent l’air.

 

Quelques nuits plus tard, au détour d’un tunnel, ils croisent un homme décharné, aux yeux morts, et à l’ouïe éteinte. Ses os pointent sous sa peau d’une pâleur extrême, mais la vie s’accroche toujours à lui. Les dernières touffes de cheveux présentes sur son crâne chauve rajoutent à son aspect délabré. L’homme reste insensible à tous leurs efforts, même aux tentatives magiques d’apaisement du chaman, et continue d’avancer à tâtons le long des murs, en silence, comme si son esprit était perdu très, très loin d’ici. Les compagnons se résignent finalement à l’abandonner à son sort, et reprennent leur propre route, troublés. L’homme poursuit son errance, en quête d’un but improbable qu’il n’atteindra sans doute jamais.

 

Entendant un grondement sourd durant la traversée d’une grande caverne, Phoebos avertit ses compagnons qui se préparent à un nouveau tremblement de terre. Mais c’est une bouche énorme, garnie de dents de la taille d’un homme, qui surgit sous leurs yeux. Un ver titanesque débouche du trou qu’il a ouvert dans la paroi rocheuse, projetant d’innombrables gravats tout autour de lui. La troupe s’abrite tant bien que mal derrière des saillies du sol, évitant de justesse les pierres les plus grosses.

Une pluie de caillasses s’abat sur leurs épaules, tandis qu’ils regardent défiler les anneaux de la bête. Ceux-ci sont grisâtres et forment une épaisse carapace, couverts d’entailles accumulées au cours des années, ou des siècles. Le ver perce la paroi opposée avec une facilité déconcertante, au son de ses mâchoires broyant tout sur leur passage. Les derniers anneaux disparaissent et le ver poursuit son chemin, sans guère de soucier des pathétiques microbes qu’il a failli engloutir.

Les camarades s’avancent dans la poussière qui retombe, et observent les deux tunnels nouvellement creusés. Après quelques hésitations, ils s’élancent à la suite de la bête, dans ce qui pourrait constituer un raccourci avantageux. L’angoisse pointe en eux, de ce qui arriverait si le ver décide de faire demi-tour, ou s’ils venaient à croiser l’un de ses congénères.

Une nuit plus tard environ, ils atteignent une grotte peuplée d’étranges créatures ailées. Celles-ci voltigent maladroitement contre le haut plafond, semblant faire preuve d’une certaine forme d’intelligence. Puis les compagnons reprennent un cheminement plus classique, se dirigeant vers un champ de stalagmites. Les stalactites gisent brisés au sol, sous l’action du dernier tremblement de terre.

 

Plus loin, la troupe est émerveillée par la traversée d’un champ de végétaux lumineux et colorés. Une mousse bleutée sécrétant une douce rosée amortit chacun de leurs pas tandis qu’ils avancent au milieu du décor charmeur. Des bassins circulaires naturels, peu profonds et communiquant entre eux, laissent s’écouler une eau tiède parsemée de quelques nénuphars. Ils passent sous les feuilles et pétales de hautes fleurs scintillantes, qui libèrent une odeur sucrée et agréable. Des lianes cotonneuses pendent de la voûte, ondulent et leur chatouillent le cou avec malice. Quelques animaux détalent et se cachent à leur approche.

Phoebos se rappelle fugitivement les leçons de botanique qu’il aimait tant. Les compagnons prennent toutes les précautions nécessaires, mais aucune plante ne les agresse pour se nourrir, aucun acide ne dissout leur chair et leurs vêtements. Lassés par la vue d’une infinité de roches poussiéreuses, ils en profitent pour s’arrêter quelques heures et se reposer dans la fraîcheur de la végétation. C’est avec regret qu’ils reprennent la route, abandonnant ce paradis perdu derrière eux.

 

Au plus bas dans les profondeurs de la terre, ils longent des coulées de lave et transpirent toute l’eau de leur corps, sous les effets conjugués de la chaleur intense, l’effort physique, et la peur de mourir. Des failles bouillonnantes s’ouvrent de toute part en un impressionnant chaos magmatique, les forçant à faire preuve d’une prudence incroyable pour poursuivre leur progression.

Ils longent d’étroites corniches dressées par dessus les rivières de feu, les mains crispés sur la paroi. Ils traversent le vide sur des ponts naturels à la solidité incertaine, qui s’effritent parfois sur leur passage. Les fragments de roche tombent dans la lave et sont engloutis. Tous prient pour que la terre ne tremble pas de nouveau, et le chaman se tient prêt à lancer ses sorts de lévitation en cas où un infortuné chuterait malgré tout. Après cet épisode, le retour sur un sol plus stable est un véritable soulagement, leur faisant même apprécier les interminables successions de tunnels et cavernes pendant quelques temps.

 

Leur avancée dans le monde souterrain est irrégulière, dangereuse, et pleine de surprises, mais chaque pas les rapproche un peu plus du but de leur quête.

 

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