XVII – Confrérie des Tourments ¥¥¥

XVII – Confrérie des Tourments ¥¥¥

 

Kaldor Byron avance rapidement dans les rues puantes d’Abjectalia, un sombre jour de Lune d’Espoir qui, en cette heure, porte bien mal son nom. Il évite habillement les tas d’immondices, ainsi que les misérables allongés au beau milieu de toute cette fange. La vision de ces malheureux aux yeux fous, suppliants et vociférants, l’emplit d’un profond dégoût. L’un d’entre eux se jette à ses pieds et s’agrippe désespérément au bas de sa cape.

« Siouplé… Môseigneur… Une tite pièce pour un pov’ gars… »

« Extermination. C’est tout ce que tu mérites. »

Il le rejette d’un violent coup de pied, puis le frappe de nouveau pour être sûr qu’il ait bien compris. Enfin, il lui crache dessus avec mépris avant de poursuivre son chemin. Le malheureux gémit et se recroqueville sur lui-même, sous les rires gras et méchants de ses voisins d’infortune, pourtant clodos comme lui.

 

Kaldor Byron s’engage bientôt dans une étroite ruelle, déserte mais tout aussi malodorante que les artères plus fréquentées. Il s’avance dans le noir, seulement guidé par sa vision nocturne. Au fond de l’impasse, derrière un empilement de caisses de bois pourri, il cherche à tâtons un interstice bien précis, discrètement aménagé dans le mur de briques. Enfin il le trouve et y glisse brièvement sa Pierre de Souffrance. Plusieurs briques coulissent avec lenteur, d’un seul bloc. Il s’assure que personne ne l’a suivi, puis s’engouffre dans l’étroit passage. Le mur se referme derrière lui, le plongeant dans les ténèbres.

Le couloir continue sur plusieurs mètres avant de tourner à angle droit sur la droite, pour aboutir sur une petite niche taillée dans la pierre, de dimensions vaguement humaines. L’homme pénètre dans cet espace, et trouve ce qu’il y a laissé lors de son dernier passage : une grande robe et un capuchon noirs. Il pose son chapeau, sa cape et sa veste, également noirs. Puis il enfile sa nouvelle tenue, guère confortable mais qui masque tout son être, hormis deux fentes étroites pour les yeux. Enfin il transfère sa Pierre de Souffrance d’une poche de sa veste vers une poche de sa robe, avec quelques autres possessions de valeur qu’il trimballe avec lui.

Byron reprend sa progression dans le couloir tortueux, qui s’arrête brusquement dans une nouvelle impasse. Un mot de pouvoir active un mécanisme secret, et la paroi coulisse lentement vers le haut, faisant entendre le raclement de la pierre. Il croise les mains sous sa robe, et débouche au beau milieu d’un large escalier en colimaçon. Sur les murs sont gravées des scènes de massacre et de torture, éclairées par une succession de torches. Il descend l’escalier, lentement, pendant plusieurs minutes. Seul le son régulier et sec de ses pas sur la pierre perce le silence. Mais dans sa tête, il entend cette voix qui lui parle, qui lui murmure de douces atrocités. Et durant tout ce temps il caresse la Pierre de Souffrance, avec amour. Il sent le crépitement de sa puissance lui lécher les doigts, aussi sûrement que son âme.

L’homme parvient finalement à une porte de bronze, devant laquelle se tient une silhouette massive qui le dépasse de plusieurs têtes. La silhouette est vêtue d’une robe semblable à la sienne, et d’un large capuchon pointu qui masque son énorme tête. Deux impressionnantes cornes d’ivoire en jaillissent. Une voix caverneuse l’apostrophe :

« Frère Volmor. Nous t’attendions avec impatience. »

« Extermination, mon frère Huùrt. Souffrance sur toi. »

Alors Kaldor Byron, alias Frère Volmor, dévoile sa Pierre. Celle-ci brille d’un éclat maléfique de lumière noire mais, étrangement, ne dégage aucune énergie. Au contraire, la Pierre de Souffrance semble même aspirer la réalité qui l’entoure, et s’en repaître. En raison du lien particulier qui les unit, lui seul peut sentir sa terrible aura de puissance.

« Souffrance et Extermination. » répond son interlocuteur, visiblement satisfait, en montrant sa propre Pierre.

Puis il lui ouvre la porte, et la referme derrière lui.

 

Frère Volmor pénètre dans une salle circulaire assez grande pour accueillir une table ronde et sept fauteuils d’ébène, autant de grands chandeliers, une multitude d’instruments de torture, ainsi que cinq créatures encapuchonnées.

Les quatre premières se tiennent assises autour de la table, leurs propres Pierres posées devant elles. Deux silhouettes de même taille que lui, une plus grande, et une très petite. L’atmosphère pue la conspiration.

La cinquième créature pue surtout le désespoir et le sang. Il s’agit d’une femme, dont il ne reste plus que le tronc, la moitié de chacun de ses quatre membres, et la tête. Son visage est presque entièrement dissimulé par une capuche de cuir clouté. Seuls ses yeux emplis de terreur, et ses lèvres tuméfiées par les coups répétés, sont visibles à travers ce masque. Sa poitrine nue est couverte de traces de lacération. L’absence de pilosité laisse entrevoir son sexe nu et meurtri. Elle est assise sur une chaise métallique, parsemée de pointes qui lui entaillent les chairs. Des crochets acérés sont plantés dans chacun de ses quatre moignons. Elle souffre atrocement. Elle gémit. Du sang dégouline lentement de ses innombrables plaies. Et pourtant, elle est toujours en vie.

Frère Volmor la fixe avec une fascination morbide non dissimulée. Une voix féminine, sifflante comme un serpent, lui parvient d’une des silhouettes de taille moyenne :

« Sssssalutasssssions, frère Volmor. N’essssse pas délissssssieux ? Ssssss’est une merveille que mes poudres, et posssssions. Sssssssouffranssssse, mon frère. »

« Souffrance, Sikis, ma sœur. Souffrance, mes frères. »

Il s’approche de la table, et prend place sur l’une des chaises, puis dépose sa Pierre devant lui, sur un socle de métal noir prévu à cet effet.

« Je vois qu’on s’amuse en mon absence ? »

« Aaaaaahahahahahaaaa ! » un rire dément s’élève de la plus petite silhouette et lui vrille les tympans. Bien que la créature masquée se tienne debout sur son siège, elle dépasse à peine le niveau de la table.

« Tu croyais qu’on allait t’attendre ? Touche-toi mon pote ! On lui en a fait baver, à cette pétachienne ! C’est une novice du harem de putes que s’enfile le père Torrus ! »

Sans se formaliser un instant de ces propos vulgaires, Frère Volmor tourne la tête vers la victime. Sous son capuchon, ses yeux brillent d’excitation et de convoitise. La plus haute silhouette poursuit alors, d’une voix froide et métallique, ignorant la précédente intervention puérile et grossière.

« J’ai capturé cette femme alors qu’elle était postée sur les toits. A notre recherche à 87% de probabilités. Une Gardienne. Je lui ai tranché les jambes et les bras, pour l’empêcher de s’enfuir. 100% d’efficacité. »

« Sssss’il y en a une, il y en a sssssent… J’essssspère que l’un des trissssstes sssssires ici prézzzzzents, n’a pas manqué aux règles élémentaires de sssssécurité ! »

Le cyborg appuie sur l’une de ses tempes à travers sa capuche, et un hologramme de la scène est projeté au centre de la table. La Gardienne, une novice semble-t-il à sa tenue, coure désespérément pour fuir un poursuivant invisible. Puis elle hurle comme une hystérique lorsque ses membres sont sectionnés et qu’elle tombe sur les tuiles crasseuses du toit. Elle se tait enfin lorsque sa langue est sauvagement arrachée. Dans les dernières secondes de projection, son agresseur l’assomme et elle s’immobilise sur les tuiles, ensanglantées par le sang qui s’écoule de ses narines, de sa bouche, et de ses membres tranchés.

« Aaaaahahahah, trop goooore ! Trop coooool ! »

La voix suivante semble irréelle mais résonne dans leurs têtes. Ils frissonnent en pensant à ce qu’elle pourrait leur faire sans la protection de leurs Pierres respectives.

« Silence. Ces Gardiennes sont de véritables plaies. Sans elles, il y a bien longtemps que le Seigneur Torrus serait tombé, ainsi que tous les Mages Noirs et Abjectalia avec eux. Extermination, telle est la meilleure solution à apporter à ce problème. »

« Nous ssssssommes d’accord sssssur ce point, frère Hulkhtu. Mais sssssette Gardienne peut encore nous révéler ssssssertaines informasssssions. Il fallait que je la sssssauve, pour sssssela. Nous comptons sssssur vous pour le ressssste. »

Frère Volmor tourne la tête vers la morte en suspend, qui sanglote silencieusement, consciente de ne pouvoir espérer la moindre chance de salut.

Soudain la porte s’ouvre une nouvelle fois, laissant passer un autre conspirateur masqué, accompagné du colosse qui gardait l’entrée. Celui-ci verrouille cette seule issue, et s’installe lourdement dans son propre siège. L’autre silhouette s’approche de la Gardienne, et caresse sensuellement sa poitrine ensanglantée. Puis elle lui pince cruellement les tétons et, du même coup, lui arrache de nouveaux gémissements. Lorsqu’elle prend la parole, c’est d’une voie féminine mélodieuse, charmeuse, et tranchante comme la plus acérée des lames.

« Extermination et souffrance. Ainsi, voilà notre victime du jour… Je vous félicite pour cette capture, mes chers frères. Tu es MORTE, tu m’entends ! TU ES DEJA MORTE ! »

Elle lui crache au visage et la gifle violemment, avant de prendre sa place autour de la table. Les sept conspirateurs se redressent et posent tour à tour la main sur leur Pierre avant de prêter serment.

« EXTERMINATION ET SOUFFRANCE.

QUE LA CONFRERIE DES TOURMENTS

APPORTE LE RENOUVEAU SUR CETTE TERRE.

SEMONS LES GERMES D’UNE NOUVELLE ERE. »

 

Frère Hulkhtu quitte le cercle et s’approche impassiblement de la condamnée. Il tend les bras devant elle et l’agrippe par les épaules. Ensuite seulement il commence à lui dépecer l’esprit. Il lui lacère plusieurs fois le cerveau de l’intérieur, lentement, afin d’annihiler toute trace de résistance. Puis il s’engouffre dans les nombreuses faiblesses interstitielles de son âme brisée. La malheureuse est prise de spasmes qui rouvrent ses plaies, mais elle reste muette, ne peut hurler sa douleur et sa haine. Totalement impuissante, ses souvenirs lui sont arrachés et analysés.

« Elle n’est au courant de rien. Ses maîtres ne l’ont pas dirigée spécifiquement contre nous. Elle jouait son rôle de gardienne, sans être consciente de notre présence. Les Pierres de Souffrance remplissent bien leur office. Malgré son conditionnement, des émotions s’expriment en elle. De la pitié pour les sous-hommes. Un désir. Les aider, les délivrer de leurs souffrances. »

« Aaaaaaahahahaha ! Ironie du sort ! Balle de boule de gomme ! Sale pute ! Tu ne sais même pas ce qu’est la Souffrance ! »

« Alors montrons-lui. »

Frère Volmor suit l’exemple des autres membres de la Confrérie des Tourments, et se saisit d’un instrument de torture avant de s’approcher de la novice. Il choisit un poinçon de métal déjà ensanglanté, et entreprend de tester la résistance de la chair humaine. L’aiguille métallique appuie et glisse voluptueusement contre l’épiderme, avant que celui-ci ne cède, ce qui l’émerveille chaque fois un peu plus. Alors la pointe s’enfonce avec une facilité déconcertante, faisant perler quelques gouttes de sang écarlate, qu’il caresse avec délectation de ses doigts pâles, se retenant de mordre à pleines dents dans cette chair si désirable.

Tour à tour ils infligent mille tourments à la pauvre femme, redoublant d’imagination et de cruauté. Lorsqu’une plaie un peu trop profonde menace de la terrasser, sœur Sikis y verse quelques gouttes d’un liquide brûlant, qui cicatrise instantanément la blessure et permet de poursuivre le jeu.

Enfin sœur Aelith se recule et entonne le champ sacré de la Confrérie, destiné à remercier leur Déesse toute puissante de leur avoir montré la voie : Arachnée, Dévoreuse des Âmes, Tourmenteuse Suprême. Les deux plus forts parmi les frères retirent les crochets et se saisissent de la malheureuse, relançant l’hémorragie aux extrémités de ses moignons. Cela n’a plus aucune importance, car elle n’a plus que quelques instants à vivre avant d’être délivrée de ces infâmes tourments.

La novice n’est pas consciente du sort que lui réservent les fous furieux : ils lui ont crevé les deux yeux, et elle a perdu connaissance depuis longtemps. Alors les autres frères placent une énorme pointe métallique au centre de la table, dont la base forme un réceptacle orné de crânes et de visages hurlants. Puis tous se tiennent debout autour de cet horrible autel sacrificiel, tandis que le colosse cornu monte sur la table, portant avec précaution ce qu’il reste de la novice. Tous chantent, ou plutôt hurlent, comme des possédés, absorbés par la beauté et l’intensité de cette macabre cérémonie.

A l’apogée de leur clameur démoniaque, le colosse place le corps inconscient au dessus de la pointe terrible. Son sexe frôle l’extrémité de métal, puis se laisse pénétrer avec douceur. Dans les premiers temps aucune résistance ne vient arrêter cette progression sensuelle et morbide. Les énormes mains couvertes de fourrure noire abaissent le bassin avec lenteur. Lorsqu’une résistance se fait sentir, le frère exerce d’abord une légère pression. Puis il appuie avec plus d’insistance.

A cet instant précis des flots de sang commencent à couler entre les cuisses de la novice, tandis qu’elle reprend conscience. Elle est aussitôt foudroyée par une douleur ultime, qui lui déchire les entrailles et balaie tout son être. Le pal de métal s’enfonce lentement en elle, et la vie l’abandonne enfin.

Et alors que son âme croit enfin s’échapper de ce corps ravagé, les Pierres de Souffrance brillent d’un éclat mauvais et la dépècent une nouvelle fois. Elles absorbent son énergie vitale avec avidité, tandis que son sang s’écoule dans le bassin situé à la base du pal. Puis il dégouline sur la table, et sur le sol. Les membres de la Confrérie des Tourments sont baignés d’un puissant sentiment d’extase. La pointe ressort par une orbite ravagée de la Gardienne, scène macabre au milieu de la sombre pièce.

Bientôt les tortionnaires s’écroulent dans leurs fauteuils, comblés. Cette cérémonie achevée, ils reprennent leurs discussions enflammées concernant l’accomplissement de leur œuvre de malheur. Finalement ils récupèrent leurs Pierre de Souffrance respectives et se séparent, toujours dans le plus grand secret.

Arachnée est fière d’eux.

 

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