XVI – Le pouvoir du Cœur et de l’Esprit

XVI – Le pouvoir du Cœur et de l’Esprit

 

« Ce ke tu va entendre est ma propre vision de la magie et du pouvoir. D’autres ke moi aborderaient sans doute les choses autrement… Ces notions complexes appelées… « infrapsychisme »… et « panpsychisme »… Mais peu importe. Je suis un chaman, et je krois avant tout dans les forces de la nature et de l’âme. Le pouvoir du Kœur et de l’Esprit. »

Œil-de-Feu marque une pause, pour être sûr que Phoebos, assis en tailleur près du feu à sa droite, est bien attentif. Kharn et Garulo se sont assis derrière lui, et les autres orks tout près d’eux.

« A l’origine était le néant. Puis l’énergie de vie déferla et Tenebrae fut kréée. Une infime partie de cette énergie brûle en chake être vivant. Le Ki, le souffle de vie, est l’énergie ki anime chake kréature de ce monde. Il est renforcé par le kœur, et kanalisé par l’esprit. »

Œil-de-Feu désigne tour à tour sa poitrine, et son front.

« L’intensité de ton Ki dépend de ton véku, ta naissance, tes expériences, et de la force de ton âme. Plus tu lui permets de s’exprimer, et plus le souffle de vie gagne en puissance, à kondition que tu sois kapable de le maîtriser.

Car le kœur ne suffit pas pour contrôler les énergies magiques. Il est aussi important d’entraîner son esprit, afin de percevoir le lien entre le Ki et le monde ki nous entoure, kar une grande partie du souffle de vie s’ékoule librement sur Tenebrae, et en provenance de Lune : c’est le Mana, invisible et intangible, sauf pour les initiés. Si ton esprit est fort, alors il est possible de sentir cette énergie, et de l’utiliser, la faire tienne.

Chake être a une affinité partikulière avek chakune des différentes formes ke le Mana peut prendre. Pour ma part, je maîtrise les forces de feu, vie, et esprit. Lorske le souffle m’envahit, il m’est plus facile de faire appel à elles. Le feu, lorske j’allume une étincelle ou un brasier ardent. La vie, lorske j’invoke Mantisss ou ke je soigne les blessures. L’esprit, par empathie avek les âmes ki m’entourent. »

Phoebos apprécie la leçon du chaman, et espère avoir trouvé en lui le mentor dont il a tant besoin, qui remplacera le vide éducatif et affectif laissé par la mort de Grand-Père. Lorsqu’il l’initiait à la maîtrise de la magie, celui-ci se montrait généralement assez vague, refusant de le laisser engloutir toutes les connaissances que l’Enfant aurait souhaitées. Peut-être pour lui éviter l’indigestion mentale. Son destin, disait-il. Patience.

Or si Phoebos possède de nombreuses qualités, la patience n’est pas son fort, et lui fait souvent défaut. Depuis qu’il est capable de penser, d’apprendre et de se mouvoir, hormis durant ses périodes d’introspection, ou d’écoute attentive, il ne tient pas en place. L’âge, peut-être ? Il est encore jeune – six ans et quatre cycles, même s’il en paraît facilement trois de plus. Son caractère également ? Ou ses origines ?…

Soudain, il a une idée…

« Œil-de-Feu… Est-ce que tes pouvoirs de chaman pourraient permettre… »

« Oui ? Vas-y. »

« De… de retrouver ma mère ? Ania. Je n’y avais pas pensé avant, mais… ça vaut peut-être le coup d’essayer ?… »

« C’est une brillante idée, Phoebos. Mais ce n’est pas si simple. Je konnais bien des rituels, ki permettent de dialoguer avek les âmes des disparus. Et d’autres, pour kommuniker à distance avek mes pairs chamans. Dans tous les kas, je dois avoir une idée précise de la personne ke je désire kontakter. Chercher une âme au hasard, à la surface de Tenebrae, c’est komme chercher une goutte d’eau dans l’océan d’Abysséos. Et même viser une zone partikulière, komme Abjektalia, revient à chercher dans une mer agitée. Mais pour toi, je veux bien essayer. »

« Oui. S’il-te-plait. »

« Attention, petit Phoebos. Tu dois être bien konscient des implikations. Si je m’apercevais k’Ania… n’était plus de ce monde ? »

« Alors, je pourrais pleurer. Mais je sais qu’elle est encore en vie. Je veux en être sûr, c’est tout. »

« Très bien. Pour faciliter ma tâche, disposerais-tu d’un objet qui lui appartenant ? Ou qu’elle aurait pu marquer de son empreinte émotionnelle ? »

Phoebos réfléchit. Puis silencieusement, il retire de son cou, parmi ses autres pendentifs, un collier de petits coquillages nacrés. Des souvenirs lui remontent à l’esprit, de ses jeux dans la Lande avec Kharn. De ces coquillages brillants, ramassés au milieu des rochers, collectés comme un trésor. De la patience avec laquelle Ania les assemblait sur un fil, tressé de ses propres cheveux noirs et parfumés. Une bouffée de nostalgie l’envahit. Oui, ce collier fera l’affaire. Gardant le silence, il le tend au chaman.

« Bien, merci. Maintenant, je dois me concentrer. »

Œil-de-Feu farfouille dans son sac, à la recherche d’ingrédients pour son rituel chamanique. Les bâtonnets d’encens se consument toujours, entre le feu et lui. Il sort un nouveau sachet de plantes séchées, qu’il mélange au tabac pour bourrer sa pipe. Les orks, penchés sur leur équipement, relèvent la tête en sentant le parfum caractéristique de la beuze chamanique. Adossé au pilier, les yeux fermés, Œil-de-Feu se concentre sur le collier placé dans sa main droite. Régulièrement, il tire une bouffée de sa pipe, qu’il tient de la main gauche. Progressivement, pratiques respiratoires et plantes psychoactives lui permettent d’accéder à un nouvel état de conscience.

Alors son esprit s’étend hors de son corps, voyageant de ce plan matériel d’existence vers le monde-autre, le plan astral. Ses mains s’élèvent et dansent dans les airs, telles les griffes de Mantiss, son esprit-totem. Sur son visage paisible, seules ses lèvres sont mues par son chant murmuré. En revanche, son corps est parfois agité de soubresauts, qui lui font heurter le pilier dans son dos. Sur sa poitrine, le joyau pulse lentement d’une douce lueur écarlate. Phoebos observe avec une grande attention ses expressions corporelles, ses tremblements, qui ne sont pourtant que les manifestations extérieures de sa transe. Car surtout, son état psychique dessine une mosaïque de couleur sur le plan mental, qui émerveille l’Enfant.

Quelques minutes plus tard, le chaman quitte sa transe et rouvre les yeux. Le temps de reprendre tout à fait pied dans ce monde, le chaman prend la parole :

« Phoebos… J’ai une bonne nouvelle, et une mauvaise nouvelle. »

Celui-ci ne dit rien, suspendu à ses lèvres.

« La bonne nouvelle, c’est ke l’âme d’Ania ne marche pas sur les chemins des morts. J’ai eu beau la chercher, elle ne s’y trouvait pas. Mais la mauvaise nouvelle, c’est que je ne l’ai pas trouvée non plus dans le monde des vivants. »

« Ma… »

« Attends ! Laisse-moi terminer. Le monde est vaste, et mes pouvoirs ne sont pas illimités. Cela ne signifie pas qu’elle ne se trouve pas quelque part. Juste que je ne l’ai pas trouvée. »

Le chaman se garde bien de mentionner que certaines âmes ne reposent jamais en paix, au royaume des morts. Celles qui sont dévorées par les démons, par exemple, sont perdues à jamais.

Phoebos est déçu. Mais il n’avait pas placé trop d’espoir dans cette tentative, et se ressaisit vite. La flamme de l’espoir brûle toujours en lui, plus vive que jamais, et sa résolution grandit.

« S’il te plait, apprends-moi la magie. » demande-t-il soudain

Œil-de-Feu réfléchit un instant. Mais l’Enfant lui a demandé avec une telle force, et une telle candeur, qu’il ne peut résister bien longtemps…

« Très bien. Je vais t’apprendre. Mais ne sois pas trop… gourmand. Komme le dit l’expression, Orkalia ne s’est pas faite en une nuit. Kommençons par un exercice simple. »

« D’accord. »

« Ferme les yeux. Respire plus lentement. Koncentre-toi sur mes paroles, et surtout, sur le Mana. Essaie de sentir l’énergie qui souffle en toi, et autour de toi. »

L’Enfant s’exécute aussitôt, sous le charme. Au début il a du mal à calmer son enthousiasme et ses pensées virevoltantes, mais il s’apaise progressivement lorsque le chaman effleure délicatement la surface de son esprit. Il se relaxe, et écoute la mélodie basse et profonde qu’Œil-de-Feu chantonne tranquillement. Bientôt Souffle-Dragon l’accompagne à l’aide de ce qui semble être une variante exotique d’instrument à vent – son okarina.

Phoebos se laisse bercer par la musique, et les battements de son cœur qui résonnent dans tout son être. Et il voit l’énergie qui brûle en lui, d’abord très ténue puis de plus en plus nette. Celle-ci lui parait essentiellement bleue, mêlée de volutes noires, sang et or. Elle bouillonne et s’écoule de son cœur à travers tout son corps – alimentant son crâne de manière privilégiée. Il est stupéfait, c’est la première fois qu’il prend conscience de la présence du souffle d’énergie en lui, son Ki. Il profite de l’instant, s’abandonnant à la douce sensation née de cette expérience unique.

Œil-de-Feu fait signe au reste de l’assistance de reculer de quelques pas, puis il interrompt son chant. Sa voix s’élève à nouveau, baignée par les notes de l’okarina.

« Maintenant, ékoute moi bien, les yeux toujours fermés. Komme je te l’ai dit, on va kommencer par kelke chose de simple. Ouvre l’une de tes mains. Là, doucement. Fais apparaître une petite flamme, komme tu m’as dit l’avoir appris de ton Grand-Père. »

Phoebos ouvre doucement sa main gauche, posée sur son genou, et une flammèche dansante s’y matérialise bientôt. Il voit l’énergie s’écouler dans son bras, puis sa main, et au creux de sa paume, prendre la forme imprimée à la surface de son esprit. Cette fois le feu qu’il a créé ne dégage aucune fumée, mais éclaire et chauffe sa main de manière agréable.

« Très bien. Tu sens le souffle, et tu parviens à le kanaliser et le pétrir à ta guise. Essaie avec l’autre main… Oui, là, c’est bien. Maintenant, je veux ke tu en laisse échapper un peu plus, doucement. Tu dois garder le kontrôle, c’est important. N’aie pas peur, je veux juste voir jusk’où tu peux aller. Je suis là. »

Les flammèches grandissent peu à peu, très lentement, et l’Enfant sent le débit d’énergie grandir avec elles. Les battements de son cœur accélèrent légèrement, de même que les pulsations de bien-être dans sa tête. Il se laisse griser par cette énergie qui s’échappe de lui, paisiblement. En quelques minutes, les flammes jumelles ont atteint une taille respectable, dépassé la hauteur de sa tête, et continuent de monter en direction du haut plafond. Leurs bases et leurs diamètres s’élargissent du même coup, jusqu’à ce que les deux flammes se rejoignent en une seule, toujours plus imposante. Phoebos esquisse un sourire lorsqu’il sent la chaleur caresser son visage, tout proche maintenant, et tend inconsciemment les bras plus en avant. Mais surtout, il se sent terriblement bien. Son cœur bat si vite… Son souffle s’accélère.

Toute l’assistance est sciée. Kharn et Garulo, totalement immobiles, ont le regard plongé dans le brasier grandissant. Pour les orks, essuyant la transpiration qui coule sur leur front, un gosse de cette taille et cet âge peut difficilement être capable d’une telle prouesse. Mais ils ont déjà vu des choses tellement incroyables, combattu des démons, et d’autres créatures que l’esprit des mortels ne pouvait concevoir. Ils connaissent les surprises que peut réserver Tenebrae, pour le meilleur et pour le pire. Œil-de-Feu sourit tandis que la flamme impressionnante commence à lécher le plafond, à quatre mètres de hauteur. Il surveille Phoebos, qui semble maintenir le flux d’énergie, et garder le contrôle sans grande difficulté. C’est fascinant.

« Phoebos. Tu peux arrêter maintenant. »

Mais l’Enfant n’entend pas, totalement en transe. Le chaman fait signe à ses compagnons de reculer encore, et se décale légèrement pour se placer juste à sa gauche, tout près de lui. Il lui murmure quelques paroles à l’oreille, afin de tenter de le sortir sans heurt de son songe.

 

Je flotte. Vide. Tenebrae. Souffle de Vie. Stormanea.

Je vois la couronne de métal argenté, irradiant de mille feux. Des vagues d’énergie crépitent autour d’elle, dansent et caressent l’espace.

Elle est posée sur le front d’un cadavre à la peau fripée et aux yeux vides. C’est celui d’un puissant guerrier ork. Il est assis sur un trône taillé dans la pierre, au fond d’une caverne. D’innombrables griffes de pierre noire descendent du plafond ou montent du sol. La caverne est illuminée par d’immenses cierges maléfiques. Des silhouettes sont agenouillées aux pieds des cierges, entre les griffes de pierre. Leur chant guttural envahit l’air tandis qu’elles lèvent les bras et direction du puissant artefact.

Stormanea lutte pour repousser l’énergie spectrale qui tente de l’engloutir. Je me tiens devant elle, comme un spectateur invisible de la scène. Je sens qu’elle m’appelle. Elle pleure. Elle souffre.

Je la prends et la pose sur mon front. Une immense vague d’énergie me balaie, et recouvre tout.

 

Œil-de-Feu murmure toujours à l’oreille de Phoebos, lorsque celui-ci est agité d’un violent spasme et perd conscience. La flamme s’éteint tandis qu’il s’effondre en arrière dans les bras du chaman. Un sourire illumine son merveilleux visage.

Plus tard, à nouveau conscient. Tous les compagnons sont attroupés près de lui, et accueillent son éveil avec soulagement. Le chaman lui tient la main.

« Phoebos. Tout va bien maintenant. »

« Je l’ai vue. »

« Koi ? »

« Je l’ai vue. Stormanea. »

Les chasseurs de reliques retiennent leur souffle, en attente de détails supplémentaires.

« Dans une profonde caverne, dont l’atmosphère suintait la mort. En haut d’un sombre escalier de pierre, j’ai vu un trône. Et sur ce trône, un guerrier en armure. Défunt, mais toujours fier. Sur ses genoux, une large épée. Et sur son front, Stormanea. »

« Ce ne peut être ke notre roi… Harukh Torg. Et ke s’est-il passé ? »

« Il restait impassible dans la mort, tandis que la couronne luttait contre le mal omniprésent qui tentait de les dévorer. J’ai vu des choses, semblables à des hommes. Mais leur chair était flétrie à l’extrême, et leurs yeux fous emplis d’une haine morbide. Ils ne me voyaient pas, mais psalmodiaient des incantations dans une langue inconnue, horrible. »

Phoebos marque une hésitation, incertain de la manière dont raconter la suite.

« N’aie pas peur. Vas-y, kontinue… »

« Et… Stormanea résistait, dans la douleur… Elle m’appelait, je crois. Nous devons la retrouver ! »

« Kalme toi. Il faut prendre le temps de réfléchir au sens de cette vision. Passé, présent, futur… Mais avant tout, je dois te dire à kel point je suis impressionné. Par cette affinité… partikulière ke tu possède avec le souffle de vie, et le Mana. Il est possible ke… k’alors ke celui-ci brûlait en toi, la force de ton âme t’aie guidée jusk’à Stormanea. Peut-être sera-t-il possible de rekréer ce lien… Mais pour l’instant, repose-toi un peu avant ke nous ne reprenions la route. Dors, mon Enfant. »

Phoebos ferme les yeux. Il rêve d’Ania, puis de Stormanea.

 

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