XV – La descente

XV – La descente

 

Je me réveille. Je suis en vie. Morte-Lune. Les chasseurs de reliques. Ania, la Tribu, Grand-Père… Kharn. Mon frère. Il est tout ce qu’il me reste. Je dois m’occuper de lui, et de Garulo… Mais en ai-je la force ? Ils semblent avoir encaissés les évènements bien mieux que je ne l’ai fait. Je me sens faible, minuscule et misérable…

Je pense trop. Je me réveille et je suis encore en vie. Je devrais être heureux ? Je dois essayer. Je n’abandonnerai pas, la vie est trop précieuse. Œil-de-Feu a raison, je dois devenir plus fort.

 

« Vraiment pô d’bol : on sé pô où s’trouve exaktement Stormanea, et ça cé ke l’premier problème. L’sekond, cé ke l’Donjon de Nahang’Hog est giganteske, et k’on a aukune karte komplète sous la main. L’troisième, cé k’il est surtout peuplé d’kréatures hostiles, et k’on va grave en chier. » annonce Poing-Tonnerre.

« Mouais mouais, sinon ce s’ré pô drôle… » murmure Ours-Agile.

Phoebos semble avoir repris du poil de la bête.

Il a ramassé sa lance, son arc, ses flèches, et pris son sac végétal en bandoulière, avec les quatre graines magiques restantes du Grand Arbre. Il est prêt à partir, et se tient debout auprès du feu magique qui ne dégage aucune fumée. Les compétences d’Œil-de-Feu sont sans conteste supérieures aux siennes, peut-être même égales à celles de Grand-Père. Il attend de voir ça avec impatience.

Kharn et Garulo ne sont pas aussi pressés de partir. Ils restent blottis à terre l’un contre l’autre, l’esprit encore embué par la boisson de la veille, au milieu de tous les autres. Poing-Tonnerre s’accroupit tranquillement près d’eux, autant que sa lourde armure le lui permet. Il leur pose chacun une énorme paluche sur l’épaule, puis leur souffle quelques mots afin de les réveiller en douceur. Mais devant l’échec de cette méthode, il gronde d’impatience et les secoue violemment. Son grognement résonne contre les murs et le haut plafond.

Les deux dormeurs se relèvent précipitamment, titubant sous l’effet de la frayeur, et les rires gras des orks.

« Mouais, bah moi j’aime PÔ KAND ÇA PINAILLE ! » s’exclame le berzerk.

Kharn se redresse tout à fait en s’étirant, se gratte le crâne et baille encore un coup. Puis il ramasse sa précieuse branche, encore incrustée de quelques bouts de cervelle du Nubuk, et qui commence à sentir de manière plutôt désagréable.

« Pose ça gamin, une branche ça kraint. Prend plutôt c’truk, cé du bon. »

Poing-Tonnerre s’approche de Kharn, qu’il dépasse de plusieurs têtes malgré la taille déjà impressionnante du gosse, et lui tend une imposante masse étoilée, surmontant un long manche d’acier. Kharn laisse tomber sa branche et pose prudemment les deux mains sur ce bel objet, en admiration.

« Mouais, fé un peu gaffe… Voilà, tien’zy bien, komme ça. Avek ça tu pourras éklater plein d’têtes, et ça cé kool. Mé fé vrément gaffe de pô blesser kelk’un… Houlala, c’té p’t’être pô une bonne idée… »

Kharn a bien compris le fonctionnement de l’arme, et l’agite dans tous les sens en fendant l’air, tout en grognant joyeusement. Il s’arrête enfin et un large sourire éclaire son visage, plein de gratitude. Garulo grimpe sur son dos, et couine avec ferveur pour manifester son approbation.

« Grrr… Looooo ! »

 

Aigle-Tempête rajuste ses lunettes. Il tient à la main un étrange appareil, dont l’un des côtés affiche une multitude de petits symboles colorés, sans cesse changeants. Un « Databok » d’après l’explication qu’il en a donnée, tout en tirant de grosses bouffées sur son cigare allumé directement au réveil. Le tekno pianote tranquillement sur l’écran depuis un petit moment. Enfin il se tourne vers l’une des trois portes boisées de la salle.

« Mouais… Cé ça… Dapré la position du putain d’Rempart, hum… maintenant faut allé vers l’nord-est. Pffffff…… Allé, cé parti… »

Aigle-Tempête ouvre prudemment la porte, jette un œil, puis se baisse. Il ramasse un truc métallique sur le sol, déposé là la veille pour les prévenir en cas d’intrusion. En complément des tours de garde – on n’est jamais trop prudent. Il range le détecteur dans l’une de ses sacoches de ceinture, à côté d’une ribambelle d’objets ovoïdes explosifs.

« Ok, pfffff…… Alors on va par là les meks ! » annonce-t-il d’une voix enjouée.

Œil-de-Feu trace un symbole mystique dans l’air et souffle dans ses paumes. Une poussière volcanique scintillante en jaillit, servant de catalyseur, et une créature émeraude se dessine progressivement devant lui. C’est Mantisss, que Phoebos a déjà aperçue la nuit d’avant. Le chaman salue l’insectoïde, qui lui répond en faisant s’entrechoquer ses puissantes mandibules. Puis ses quatre pattes arrière se mettent en mouvement, et Mantisss s’enfonce dans le couloir de terre battue.

Un claquement de doigts, et trois petites sphères lumineuses viennent se positionner à l’entrée du couloir et attendent les explorateurs. Les lucioles dansent joyeusement, heureuses d’avoir été libérées.

« A toi l’honneur boss ! Kogne pô ta putain d’grosse kaboche toute pleine de vide. Et fé gaffe où tu mets lé pieds. »

Le boss en question éclate d’un rire gras.

« Ho Ho Ho… toi té un p’tit komik’ ! Mé va pô me manker d’respekt. Sinon t’sé c’ki va t’arrivé… Bam sur la tête ! »

Point-Tonnerre lui lance un clin d’œil et agite son énorme index en guise d’avertissement. Puis il s’engouffre dans le couloir, légèrement voûté pour que le haut de son crâne ne touche pas le plafond de pierre. Ses larges épaules frôlent les parois irrégulières, et il tient son Tranchoir devant lui. Ensuite vient Aigle-Tempête, son Databok dans une main et un fusil à pompe dans l’autre, ses lunettes de Lune sur les yeux et un cigare à la bouche. Il est suivi par Souffle-Dragon, caressant l’arme qu’elle tient dans les bras, comme si c’était son enfant. Œil-de-Feu s’avance derrière elle, fermement cramponné à son bâton, puis Phoebos, Kharn et Garulo. Ours-Agile ferme la marche. Restent seules les canettes entassées dans un coin avec les restes de leur repas pour attester de leur passage, ainsi que le feu enchanté qui s’éteint doucement tandis qu’ils s’éloignent.

La petite troupe remonte le couloir et s’engage prudemment dans une nouvelle série de pièces, toutes presque désertes. La plupart des portes rudimentaires ont été brisées et gisent à terre. Les fragments éparpillés d’ossements humanoïdes de forte taille, et de leurs possessions archaïques, attestent d’une activité passée. Heureusement ils ne trouvent aucune trace de la chose responsable de leur trépas, et atteignent finalement un large escalier de pierre brute qui s’enfonce dans les profondeurs de la terre. Ils entament la descente.

 

Phoebos perd rapidement toute notion du temps, chaque pas le plongeant un peu plus dans l’hypnose de ses pensées, sans cesse ressassant les éléments clés de sa courte de vie, sans trouver de réponses à ses questions morbides. Il n’entend même plus les voix des orks qui discutent et plaisantent, afin de passer le temps et dissiper le malaise des profondeurs. Il se sent perdu, la présence rassurante de Lune surtout lui manque particulièrement. L’Enfant est tiré de ses rêveries par les infimes vibrations qu’il perçoit, en provenance de la roche.

« Qu’est-ce… Vous entendez ? »

Ils tendent tous l’oreille alors que le grondement se fait plus distinct, gonflant peu à peu dans leur direction. Soudain la terre se met à trembler violemment, les secouant comme de vulgaires poupées. Chacun essaie de se retenir autant que possible, contre les murs ou les marches de pierre.

Des roches massives se détachent du plafond et tombent dans leur direction. Mais Œil-de-Feu est plus rapide, lève son bâton et dresse une barrière de protection qui les sauve de l’écrasement. Cependant de nouveaux blocs dévalent dangereusement l’escalier sur leurs arrières. Poing-Tonnerre et Ours-Agile s’élancent à leur rencontre et d’une série de frappes impressionnantes, les font exploser en cailloux et poussières inoffensifs.

« Hâtons nous de descendre ! Si jamais tout s’ékroule, nous sommes perdus ! Essayez de rester sous la protektion du bouklier ! » s’écrit le chaman tout en s’élançant vers le bas, aussi fort que possible pour se faire entendre malgré le vacarme ambiant.

Ils descendent les marches le plus vite qu’ils peuvent sans en rater une, mobilisant pour cela toute leur attention, au creux du bouclier qui crépite sous les impacts. A aucun moment l’un d’eux ne songe à se retourner, et risquer de voir la mort minérale fondre sur lui. Tous sont concentrés sur une unique chose : atteindre la fin de cet escalier hostile.

Ils y pensent tellement fort qu’ils aperçoivent soudain une ouverture qui se dessine en contrebas. Mantisss les y attend déjà, agitant fébrilement ses pattes tranchantes en guise d’invitation. A nouveau le grondement se fait entendre, et une réplique encore plus violente secoue les profondeurs de Tenebrae. Les compagnons sont projetés et roulent douloureusement sur les dernières marches, avant de s’écrouler sur le dallage de pierre en contrebas. Les lucioles magiques tourbillonnent frénétiquement autour d’eux, affolées.

Bien que sonné, Œil-de-Feu parvient à se remettre sur ses pieds, juste à temps pour voir une vague de roche déferler par l’escalier. Faisant appel à ses réserves d’énergie, il dresse une nouvelle barrière devant l’ouverture, espérant qu’elle puisse résister à l’impact. Lorsque la vague percute le bouclier, il manque de défaillir et serre les dents sous l’intensité de l’effort. Des dizaines de tonnes de roche viennent ajouter leur masse, comprimant les premières qui se fissurent et éclatent sous la pression. Faute d’énergie pour les alimenter, les lucioles se dissipent et plongent les alentours dans l’obscurité.

 

Phoebos rouvre les yeux au milieu du vacarme assourdissant, ignorant la douleur dans son crâne et tout son corps, qui lui ordonne de rester inconscient sur le sol. Il est alors fasciné par le spectacle qui se déroule devant lui : le chaman, entouré d’une aura d’énergie écarlate qui fait onduler sa cape et ses cheveux tressés, résiste désespérément à la force de l’éboulement, son bâton brandi à deux mains devant lui. Son chant, mystérieux et captivant, s’élève par-dessus le grondement qui inonde l’espace alentour. A cet instant la température autour d’eux atteint une telle intensité que Phoebos sent des gouttes de sueur perler sur son front.

Soudain Œil-de-Feu pousse un cri puissant et son aura explose littéralement. Un flot d’énergie jaillit de son corps, son pendentif et son bâton, en direction de la langue de pierre qui commençait à percer le bouclier. La structure de la roche subit un choc magique si intense qu’elle est instantanément vitrifiée, figée. Le chaman tient l’effort encore quelques instants, puis baisse les bras et tombe à genoux sur le sol. L’obscurité en profite pour reprendre le dessus.

Le rugissement cesse bientôt, mais personne n’ose briser le silence nouveau. Quelqu’un allume enfin une torche et ils sont tous là, meurtris mais vivants, à se regarder avec incrédulité. Œil-de-Feu se maintient à l’aide de son bâton, et semble complètement vidé. Il trouve cependant la force de se relever et aide ses compagnons à se remettre sur leurs pieds. Alors qu’il tend la main à Phoebos, celui-ci le regarde avec des yeux brillants et une admiration non dissimulée.

 

Lorsque tous ont repris leurs esprits, et que les bleus les plus douloureux ont été couverts d’un onguent de soin, ils restent encore quelques temps à se reposer dans la salle atteinte dans leur fuite. Celle-ci est vaste et présente un aspect plus sécurisant que l’escalier. De grands piliers de pierre taillée s’élèvent sur le sol dallé pour soutenir le haut plafond.

Auprès du feu – non magique pour une fois, étant donné l’état d’épuisement du maître chaman – les chasseurs de reliques vérifient leur équipement, mais celui-ci ne semble pas avoir été endommagé. La lance de Phoebos est intacte, mais il craint que son arc n’ait subi quelque fêlure fragilisante…

L’Enfant s’approche d’Œil-de-Feu, assis en tailleur, adossé contre un pilier, directement en face de la structure de cristal qu’il a créée. Elle pointe telle une langue de géant dans leur direction, éclairée par le feu à leurs pieds. Le chaman tire une bouffée sur sa pipe d’ivoire. Dans son regard dansent les reflets scintillants des flammes et du cristal.

« S’il te plait, apprends-moi. Je veux maîtriser les énergies magiques, comme toi. Pour pouvoir survivre et protéger ceux que j’aime. Devenir plus fort, et vaincre la mort… Est-ce possible ? »

Un sourire illumine davantage le visage du chaman.

« Retiens bien ceci, et tu auras fait un pas de plus sur la voie de la sagesse : rien n’est impossible. C’est juste une question de volonté, et de point de vue. Alors assieds-toi, et écoute. »

Œil-de-Feu ravive les flammes en y jetant une poignée d’herbes sèches et parfumées. Puis il allume plusieurs bâtonnets d’encens et commence la leçon, du ton calme et posé qui est le sien.

 

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